Histoire de Madame de Luz : anecdote du règne de Henri IV


Première partie

Il semble que la vertu d’une femme soit dans ce monde un être étranger, contre lequel tout conspire. L’amour séduit son cœur ; elle doit être en garde contre la surprise des sens. Quelquefois l’indigence, ou d’autres malheurs encore plus cruels, l’emportent sur toute la fermeté d’une âme trop longtemps éprouvée : il faut qu’elle succombe. Le vice vient alors lui offrir des secours intéressés, ou d’autant plus dangereux, qu’il se montre sous le masque de la générosité. Le malheur les accepte, la reconnaissance les fait valoir, et une vertu s’arme contre l’autre.

Environnée de tant d’écueils, si une femme est séduite, ne devrait-on pas regarder sa faiblesse plutôt comme un malheur que comme un crime : car enfin la vertu est dans le cœur, mais la malignité humaine ne veut juger ici que sur l’extérieur, quoique, dans d’autres occasions, elle cherche à développer le principe secret des actions les plus brillantes, pour en diminuer le prix et en obscurcir l’éclat. Quels sont donc les avantages d’une vertu si difficile à soutenir ? étrange condition que celle d’une femme vertueuse ! Les hommes la fuient, ou la recherchent peu ; les femmes la calomnient ; et elle est réduite, comme les anciens stoïciens, à aimer la vertu pour la vertu seule.

La baronne de Luz est un des plus singuliers exemples du malheur qui suit la vertu. Elle était fort jeune lorsqu’elle épousa le baron de Luz. C’était un homme déjà avancé en âge, d’une probité reconnue, et qui, sans avoir aucune des qualités brillantes, avait toutes les essentielles. Il aurait pu rendre heureuse une femme dont l’âge eût été plus assorti au sien, et dont les devoirs n’eussent été troublés par aucune passion.

Madame de Luz était bien éloignée d’un état si tranquille. Peut-être ignorait-elle encore elle-même le véritable état de son cœur, lorsqu’on disposa de sa main ; mais elle ne fut pas longtemps sans le connaître. Elle avait été élevée avec le jeune marquis de Saint-Géran, son cousin. L’habitude de se voir, la conformité de caractère, la jeunesse et les agréments qui leur étaient communs, avaient fait naître entre eux l’inclination la plus forte ; ils la sentaient, ils ne la connaissaient pas ; ils croyaient obéir à la force du sang ; mais ils ne furent pas plutôt séparés qu’ils s’aperçurent en même temps qu’ils se manquaient l’un à l’autre. Ils trouvèrent un vide dans leur cœur ; ils en soupirèrent ; ils désirèrent de se revoir ; ils se revirent ; le sang qui les unissait était un prétexte naturel. Mais cette vue, qui était pour eux autrefois un plaisir aussi tranquille que vif, semblait alors augmenter leur chagrin. Ils se regardaient en rougissant. Les mêmes sentiments donnent les mêmes idées : ils n’osaient se parler, mais ils s’entendirent. Malgré les plaisirs et les dissipations qu’on s’empresse de procurer aux nouvelles mariées, Madame de Luz fut assez triste. Le baron de Luz, qui ne connaissait pas encore sa femme, attribua sa mélancolie à un caractère sérieux ; il n’en fut pas fâché, ces caractères suppléent quelquefois à l’âge.

Le marquis de Saint-Géran continuait toujours de voir sa cousine. Le monde qui se trouvait chez elle, empêchait qu’on ne remarquât l’embarras qu’ils avaient l’un avec l’autre ; mais enfin ils se trouvèrent seuls. Une entrevue particulière, après laquelle les amans soupirent ordinairement, était l’objet de la crainte de deux personnes qui, loin de s’être communiqué leurs sentiments, n’osaient pas se les avouer à eux-mêmes.

Le marquis de Saint-Géran s’étant un jour présenté chez M. de Luz, ses gens lui dirent qu’il était sorti pour quelques affaires, et que Madame de Luz était un peu incommodée. M. de Saint-Géran, que l’idée du tête-à-tête avait d’abord ému, voulut se retirer, en disant qu’il craignait de l’importuner, lorsqu’un valet de chambre lui dit que les ordres n’étaient pas pour lui, et que M. de Luz avait même ordonné, en sortant, qu’on allât le prier de venir tenir compagnie à madame. Le valet de chambre, sans attendre la réponse du marquis, s’avança en même temps vers l’appartement de Madame de Luz, et annonça M. de Saint-Géran.

Madame de Luz fut encore plus interdite que le marquis. Il la salua d’un air mal assuré ; leur embarras était égal. Cependant M. de Saint-Géran, faisant effort pour dissiper son trouble : madame, lui dit-il, vos gens viennent de m’apprendre que vous étiez indisposée. Il est vrai, monsieur, lui répondit-elle. Ils furent ensuite, l’un et l’autre, quelque temps sans parler. Tous deux craignaient de laisser pénétrer leurs sentiments ; tous deux gardaient le silence : qu’auraient-ils pu se dire qui les décelât davantage ? Ils s’en aperçurent en même temps.

Il me semble, madame, dit M. de Saint-Géran, que ma présence vous incommode, et que Madame de Luz n’est plus ce que Mademoiselle de Saint-Géran était pour moi. Vous vous trompez, monsieur ; je vois toujours mes amis avec plaisir, et vous avez pu apprendre que M. de Luz vous avait envoyé prier de passer ici la journée. Oui, madame, répliqua M. de Saint-Géran ; je comprends aisément qu’un tel ordre ne pouvait venir que de lui, et que ce n’est pas à vous-même que j’aurais dû le bonheur de vous voir. Eh ! Pourquoi, monsieur, dit Madame de Luz ? Ah ! Madame, reprit M. de Saint-Géran, je ne sens que trop que vous avez pénétré mes sentiments, qu’ils vous déplaisent, et que vous m’en punissez. Vos sentiments ! Monsieur, répliqua-t-elle ; pourriez-vous en avoir qui fussent offensants pour moi ? Hélas ! reprit M. de Saint-Géran, ils ne devraient pas l’être ! élevé avec vous dès l’enfance, séduit par le charme de l’amitié, je me suis livré aux mouvements de mon cœur : aurais-je dû prévoir que ce qui faisait alors le bonheur de ma vie, en ferait un jour le malheur ? Car enfin, j’ai pour vous la passion la plus forte ; je l’ai toujours eue sans doute ; et il fallait que je ne connusse véritablement mon cœur que lorsque mon malheur serait complet.

Madame de Luz, aussi surprise que si elle n’eût pas eu les mêmes sentiments, demeura quelque temps interdite, et elle ne prit la parole que pour empêcher M. de Saint-Géran de poursuivre. Quel espoir, lui dit-elle, monsieur, fondez-vous sur un pareil aveu ? Ah ! Madame, reprit M. de Saint-Géran, s’il me restait encore quelque espoir, j’aurais eu plus de discrétion ; mais je vois avec douleur que je vous ai perdue sans ressource ; et c’est dans le moment même où je vous perds, que je sens combien vous étiez nécessaire au bonheur de ma vie. Je ne croirai jamais, monsieur, reprit-elle, que votre sort puisse être attaché au mien ; mais je n’aurais pas dû craindre que ce fût de votre part que je fusse obligée de souffrir un pareil discours. Ah ! Madame, répliqua M. de Saint-Géran, mon malheur peut-il me rendre criminel ? Quelque violente que soit ma passion pour vous, je sens qu’elle me rend malheureux ; mais elle ne peut jamais intéresser votre gloire. L’aveu, du moins, en est offensant, reprit Madame de Luz ; ma jeunesse et ma conduite m’ont donné peu d’expérience sur un tel sujet, et votre discours doit être bien nouveau et bien étrange pour moi ; mais je ne laisse pas de croire qu’un tel aveu marque toujours un espoir outrageant. Quelque amitié que j’aie eue jusqu’ici pour vous, quoique les liens du sang pussent la faire naître et l’autoriser, je ne sais si je puis encore, sans crime, la conserver à un homme qui m’estime assez peu pour oser espérer d’avantage.

Eh quoi ! Madame, reprit M. de Saint-Géran, ne suis-je pas assez malheureux ? Pourquoi voulez-vous que je sois coupable ? De grâce, n’ajoutez pas à mon malheur ; rien ne peut l’adoucir que l’amitié dont vous m’honoriez. Ne me la refusez pas, cette cruelle amitié. Je craindrais, dit Madame de Luz, que mes sentiments, qui jusqu’à ce jour étaient innocents, ne cessassent de l’être, ou du moins ne fussent dangereux à mon repos : cependant je vous les conserverai toujours, si vous continuez à les mériter en vous défaisant des vôtres ; j’en crains trop les suites ; et, si vous voulez me persuader de la sincérité de votre repentir, j’exige que vous cessiez de me voir. De vous voir, madame, s’écria M. de Saint-Géran ! Oui, monsieur, reprit-elle aussitôt, du moins pendant quelque temps ; j’en vois la nécessité, et pour vous et pour moi. Madame, ajouta M. de Saint-Géran, quoique vous exigiez le plus cruel sacrifice, je respecterais assez vos ordres pour m’y soumettre ; mais daignez faire attention que le public est témoin de mes visites : elles ne lui sont pas suspectes, le sang qui nous unit les autorise ; on sera surpris de mon éloignement, on en cherchera les raisons, et celles que l’on suppose sont toujours plus injurieuses que les véritables. Monsieur, reprit Madame de Luz, je suis très sensible à vos craintes ou à vos égards ; mais des scrupules imaginaires ne doivent pas balancer un péril certain pour mon repos et pour mon honneur ; vous avez d’ailleurs un moyen bien simple de me satisfaire, sans courir tous les risques que vous paraissez appréhender ; vous pouvez aller quelque temps à la campagne, les prétextes en sont toujours prêts. Je vous en prie par l’amitié que j’ai toujours eue pour vous, et qui, dites-vous, vous est chère : je vous l’ordonne, si j’ai quelque droit sur votre cœur ; et si ces motifs ne sont pas capables de vous déterminer, mon ressentiment me fournira d’autres moyens pour vous interdire ma présence.

M. de Saint-Géran allait sans doute répliquer ; et peut-être eût-il promis d’obéir aux ordres de Madame de Luz : le respect d’une passion naissante est plus sûr que la reconnaissance d’un amour heureux et satisfait. Mais le baron de Luz rentra dans ce moment. Son arrivée les troubla l’un et l’autre ; le baron n’y fit pas attention. Les personnes qui ont passé l’âge des passions, ou qui n’en ont jamais connu les égarements, ne sont pas ordinairement les plus clairvoyants. Le baron, sans prendre garde à leur embarras, alla d’abord embrasser son cousin.

Madame de Luz, désirant que le marquis de Saint-Géran prît le parti qu’elle avait exigé de lui, s’adressa sur-le-champ à M. de Luz : le marquis, lui dit-elle, venait ici prendre congé de vous ; il va passer trois mois dans ses terres. Ah ! Ah ! dit le baron, quel esprit de retraite, marquis, vient vous saisir, et vous fait subitement abandonner la cour ? Auriez-vous donc des affaires si pressées qui exigeassent votre présence chez vous ? M. de Saint-Géran n’osant ni désavouer ouvertement Madame de Luz, ni se résoudre à l’abandonner : ce ne sont pas, dit-il, précisément des affaires qui m’appellent en province ; mais j’avais quelque dessein d’aller dans mes terres. Oh bien ! Reprit le baron de Luz, puisque vos affaires ne sont pas plus importantes, je compte que vous me les sacrifierez, et que vous nous accompagnerez. J’arrive du Louvre, où le roi m’avait ordonné de me rendre. Il vient de me donner la lieutenance générale de Bourgogne ; il me l’a annoncé lui-même, et je ne saurais trop me presser de partir, et d’aller, par mes services, mériter ses bontés. Je vais donner ordre aux équipages qui nous sont nécessaires. Comme le maréchal de Biron demeurera encore quelque temps à la cour, les affaires du gouvernement de la province rouleront sur moi pendant son absence, et je veux que vous veniez avec Madame de Luz m’aider à en faire les honneurs. Madame de Luz, qui vit toutes les suites d’un pareil engagement, voulut l’éviter, et prenant la parole : personne, dit-elle, ne serait plus propre que M. de Saint-Géran à nous rendre le service que vous lui demandez ; mais ce serait abuser de sa complaisance que de lui faire abandonner ses affaires ; et s’il ne va pas dans ses terres, il est obligé de rester ici pour faire sa cour. Bon ! Reprit M. de Luz ; on ne saurait mieux faire sa cour au roi qu’en allant apprendre le métier de la guerre. Il viendra avec moi. Le roi accorde plutôt les emplois aux services, et à ceux qui marquent l’envie de s’instruire, qu’à toutes les importunités d’un courtisan oisif. Si quelque autre chose pouvait le retenir à Paris, ce serait sans doute une maîtresse ; il est jeune et aimable, il en trouvera partout ; et je suis sûr que, si vous le priez bien de faire ce voyage avec nous, il ne vous refusera pas, et qu’il sacrifiera ses maîtresses à ses amis.

M. de Saint-Géran, croyant avoir marqué assez de déférence aux ordres de Madame de Luz, en ne se pressant pas d’accepter la proposition du baron, répondit que personne ne connaissait mieux que lui la force de l’amitié, et qu’il était disposé à les accompagner partout. Je n’en doutais point, marquis, reprit le baron de Luz. Dans le moment plusieurs personnes entrèrent pour lui faire leur compliment, et M. de Saint-Géran sortit.

Quoique Madame de Luz n’eût pas reçu la déclaration de M. de Saint-Géran d’une façon à lui donner de grandes espérances, il se sentait fort soulagé. Quelle que soit l’idée qu’on a de la vertu d’une femme, ce n’est certainement que l’espoir qui fait qu’on lui déclare l’amour qu’on ressent pour elle ; et l’on n’est jamais malheureux quand on espère. Madame de Luz même, née avec la vertu la plus pure, attachée à ses devoirs, et craignant les suites d’un pareil engagement, n’était pourtant pas encore aussi affligée qu’interdite. Elle ne pouvait plus se dissimuler ses propres sentiments pour M. de Saint-Géran. Elle sentait combien il lui était cher. Il aurait été trop humiliant pour elle d’aimer seule. Elle venait de connaître toute la passion de M. de Saint-Géran. Ainsi, quoiqu’elle redoutât le danger où elle allait être exposée, en vivant aussi intimement avec lui, quoiqu’elle eût fait tous ses efforts pour s’en séparer, elle ressentait involontairement un plaisir secret. La nature est avant tous les devoirs, qui ne consistent souvent qu’à la combattre.

M. de Saint-Géran n’était pas le seul sur qui les charmes de Madame de Luz eussent fait impression ; il avait plusieurs rivaux cachés, qui n’attendaient que le moment de se déclarer.

Aussitôt qu’une femme paraît à la cour, son mari semble être la personne qui lui convient le moins. Ceux qui n’ont point encore de commerce réglé, viennent offrir leurs soins. Les amans déjà pourvus veulent du moins en être les médiateurs. On consulte particulièrement les convenances de société, et, si l’on peut, le repos du mari et le goût de la femme.

Parmi ceux auxquels on n’aurait jamais pensé, il y en eut plusieurs qui se mirent sur les rangs, et qui prétendirent plaire à Madame de Luz.

M. de Thurin parut un des plus empressés. Ce n’était pas qu’il fût de la cour ; son état semblait même l’en exclure : il était conseiller au parlement. Les magistrats, alors appliqués aux affaires, ne sortaient guère de la gravité de leur place et de leur caractère. Ils n’allaient à la cour que lorsque le roi les mandait, ou qu’ils étaient obligés de lui représenter les besoins du peuple. Ils y étaient annoncés, attendus, et reçus avec distinction. Dans tout autre temps, le poids, le nombre et la discussion des affaires leur donnaient assez d’occupation, et ils tiraient leur considération du pouvoir qu’ils ont de juger de la vie et des biens de ceux qu’on appelle communément des seigneurs, et qu’ils ne voyaient qu’en recevant chez eux leurs sollicitations.

M. de Thurin fut un des premiers qui ne comprit pas toute la dignité de ces mœurs. Il imagina qu’elles étaient trop simples ; et dès lors on commença à prostituer son état, en le voulant illustrer. De jeunes magistrats méprisèrent leurs devoirs au lieu de se mettre en état de les remplir : les imitateurs ne saisissent ordinairement que les ridicules de leurs modèles. Ces jeunes sénateurs s’imaginèrent que, pour être courtisans, il suffisait de jouer gros jeu, de perdre en ricanant, d’avoir une avarice contrainte, et de dire des fadeurs à une femme.

M. de Thurin, entre autres, crut que sa gloire serait hors de toute atteinte, s’il pouvait faire croire que Madame de Luz fût sur son compte. Il commença à lui faire sa cour par air ; mais il en devint bientôt éperdument amoureux. Dans le premier cas, il n’eût été que ridicule ; son amour le rendit odieux : il avait à combattre le rang, le cœur et la vertu.

M. de Thurin offrit bientôt son hommage à Madame de Luz. Les amants d’un rang inférieur sont ordinairement timides ou insolents. Thurin parut l’un et l’autre dans sa conduite, et fut toujours le dernier dans le caractère.

M. de Thurin avait réellement de l’esprit, et fut dans la suite employé dans les grandes affaires. Mais, au lieu de s’occuper alors des devoirs de son état, il avait la ridicule ambition d’être de la cour ; et l’on n’en est pas toujours, quoiqu’on affecte d’y vivre. Il n’est que trop ordinaire de voir le goût du frivole et la dissipation étouffer ou suspendre les talents les plus graves et les plus importants. M. de Thurin était dans cette folle ivresse, lorsqu’il jugea à propos de s’attacher à Madame De Luz. Il commença par employer le langage des yeux.

Le peu de vraisemblance de ses prétentions fit que Madame de Luz ne s’en aperçut pas d’abord. M. de Thurin crut devoir se rendre plus intelligible. Se trouvant un jour auprès de Madame de Luz : madame, lui dit-il, il est bien dangereux de vous voir. Eh ! Pourquoi, monsieur, lui répondit Madame de Luz ? J’avais osé croire que mon caractère était assez sûr pour mériter des amis. Il n’y a personne, madame, reprit M. de Thurin, qui n’aspirât à cette gloire ; on ne saurait sans doute vous refuser l’estime que vous méritez ; mais il est bien difficile de s’en tenir à des sentiments aussi simples et aussi tranquilles, et je sens qu’il m’en a coûté ma liberté.

Madame de Luz ne fut pas si embarrassée de la déclaration de M. de Thurin, qu’elle l’avait été de celle de M. de Saint-Géran : la liberté du cœur donne celle de l’esprit. En vérité, monsieur, lui dit Madame de Luz, je n’aurais pas imaginé que vous fussiez si galant : comment, au milieu des affaires graves qui vous occupent, pouvez-vous conserver assez de gaieté pour badiner avec autant d’agrément ? Ah ! Madame, reprit M. de Thurin, je n’ai ni le cœur, ni l’esprit aussi libres que vous le supposez. Le désir de vous plaire est la seule affaire qui m’occupe ; et je sens que, si vous ne me permettez pas de l’espérer, je serai le plus malheureux de tous les hommes. Mais, reprit Madame de Luz, c’est donc sérieusement que vous êtes amoureux de moi ? M. de Thurin voulut alors expliquer tous ses sentiments ; et, pour en faire mieux sentir le prix, il se répandit dans les protestations d’une constance éternelle qu’on ne lui demandait point. Le désordre de ses discours fit aisément connaître à Madame de Luz qu’il était véritablement amoureux. Leur conversation n’eut pas plus de suite ce jour-là ; mais, quelques jours après, M. de Thurin voulut la reprendre : Madame de Luz lui répondit toujours en plaisantant ; et, pour se dispenser de lui parler plus sérieusement, elle affecta de n’être pas persuadée de son amour.

M. de Thurin se flattait cependant de la rendre sensible, et ne pouvait pas s’imaginer qu’une femme pût refuser son hommage. Il en devint plus importun : Madame de Luz le trouvait partout, et il ne manquait jamais de l’entretenir de sa passion, quand il pouvait s’approcher d’elle, ou de s’expliquer par ses regards lorsque la présence de quelqu’un l’empêchait de s’exprimer autrement. Madame de Luz s’en trouva fatiguée.

La plupart des femmes, qui ne sont pas sensibles à la passion d’un homme qu’elles regardent comme leur inférieur, ne se font pas un scrupule d’en plaisanter assez hautement, et veulent le punir par le ridicule ; mais une femme raisonnable ne se permet pas cette conduite. Madame de Luz jugea qu’il était plus décent de n’être la matière d’aucune histoire, et de rappeler M. de Thurin à sa raison. Un honnête homme, qui peut d’ailleurs mériter quelques égards, est déjà assez malheureux d’aimer sans être aimé, sans devenir encore l’objet du mépris. Une femme, qui en pareille matière plaisante de la faiblesse d’un homme, a pour l’ordinaire de l’indulgence pour quelque autre plus heureux. Madame de Luz prit donc le parti de parler avec bonté à M. de Thurin, avant que l’amour lui fît faire quelque folie d’éclat. La première fois que M. de Thurin voulut encore lui parler de sa passion, elle lui dit qu’elle avait imaginé que sa conduite avec lui n’avait pas dû lui donner assez d’espérance, pour qu’il continuât sa poursuite, qui devenait enfin une persécution ; qu’elle lui conseillait de se défaire d’une passion inutile ; qu’elle l’estimait assez pour le recevoir au rang de ses amis, pourvu qu’il ne lui laissât pas soupçonner davantage qu’il eût d’autres desseins.

Un discours aussi simple et aussi sensé aurait dû guérir M. de Thurin de son amour, ou du moins lui ôter tout espoir de réussir ; mais, pour un homme vain et présomptueux, tout est faveur. Il se persuada que la douceur et la modération de Madame de Luz ne marquaient pas une âme invincible ; qu’il en devait concevoir les plus flatteuses espérances, et qu’il touchait au moment d’être l’amant le plus heureux. Il résolut de se conduire d’après cette idée ; et, au lieu d’accepter le parti que Madame de Luz avait bien voulu lui offrir, il lui parla avec une confiance avantageuse, dont elle fut extrêmement offensée. Elle prit un ton aussi fier et aussi imposant qu’elle avait eu jusqu’alors d’indulgence. Je vous prie, lui dit-elle, de ne paraître jamais devant moi, et de songer qu’une femme de mon rang peut être déshonorée et par l’amour et par l’amant. Un homme assez vain pour croire qu’il ne peut jamais être l’objet du mépris, y est d’autant plus sensible lorsqu’il ne peut plus se le dissimuler. M. de Thurin le sentit vivement ; il aurait désiré ardemment de s’en venger ; mais il comprit qu’il ne lui restait d’autre parti à prendre que celui du silence.

Cependant M. de Saint-Géran n’avait point eu de conversation particulière avec Madame de Luz, depuis que le baron de Luz l’avait engagé à venir en Bourgogne. Il évitait même de se trouver seul avec elle. Il n’ignorait pas qu’elle craignait ce voyage, et il ne doutait point qu’elle n’eût exigé de lui de le rompre ; il ne se sentait pas capable de lui faire un tel sacrifice, et il ne voulait pas s’exposer à lui désobéir ouvertement. Cependant le baron de Luz faisait tous ses préparatifs. Il fut bientôt en état de partir. Il prit congé du roi ; et, quelques jours après, Madame de Luz, M. de Saint-Géran et lui, se rendirent à Dijon. Le baron de Luz s’étant absolument livré aux affaires du gouvernement, M. de Saint-Géran ne manquait pas d’occasions de se trouver seul avec Madame de Luz. Il n’osa pas d’abord lui parler de sa passion ; mais toutes ses actions la prouvaient. Madame de Luz, pour le rendre encore plus retenu, était extrêmement sérieuse avec lui. Mais enfin M. de Saint-Géran, prenant occasion de la tristesse même de Madame De Luz pour rompre le silence : je vois avec douleur, lui dit-il, madame, que ma présence ici vous déplaît. Rien ne serait si sensible pour moi que le bonheur de vivre auprès de vous, si j’en jouissais de votre aveu ; mais, si vous me voyez avec peine, je ne me pardonnerais pas de vous avoir suivie. Vous savez que, soumis à vos ordres, j’ai fait tous mes efforts pour les exécuter ; et je n’ai cédé aux instances de M. de Luz, que lorsque j’ai vu que je ne pouvais les combattre davantage sans manquer à ce que je lui dois. Je veux croire, répondit Madame de Luz, que c’est uniquement le désir d’obliger M. de Luz qui vous a fait accepter ce voyage. En effet, si mes ordres ou mes prières avaient eu plus pouvoir sur vous, vous n’auriez pas été fort embarrassé à trouver des raisons pour vous en dispenser. Eh quoi ! Madame, répliqua M. de Saint-Géran, ne devez-vous pas être satisfaite de ma soumission ? Et fallait-il encore que je fusse assez ennemi de moi-même pour refuser un bien que je ne dois qu’à la fortune ? Ne m’enviez pas le bonheur de vous voir. Mon respect et la pureté de mes sentiments ne doivent pas vous les faire condamner. Que pouvez-vous en appréhender ? Tout, monsieur, répliqua Madame de Luz. Le bonheur de la vie d’une femme dépend d’être attachée à ses devoirs. Il n’y a de véritable tranquillité pour elle que dans la vertu ; et n’est-ce pas déjà la trahir que de recevoir l’aveu de votre passion ? Car, enfin, quel est votre objet en m’aimant ? De vous aimer, madame, reprit M. de Saint-Géran ; je n’en ai point d’autre : votre vertu peut-elle en être blessée ? Peut-elle dépendre de ma passion ? Suis-je moi-même le maître de mon cœur ? Mes vœux n’ont rien d’offensant pour vous. Je ne vous demande point de retour. Souffrez seulement l’aveu de ma passion ; mon bonheur dépend de vous aimer, de vous le dire et de vous voir. Mais, monsieur, reprit encore Madame de Luz, malgré la pureté de vos intentions, cette indulgence de ma part ne sera-t-elle pas criminelle ? Si le ciel, pour m’en punir, venait à me rendre sensible ? Ah ! Madame, s’écria M. de Saint-Géran, serais-je assez heureux pour que vous pussiez concevoir une pareille crainte ? Le transport et la vivacité de M. de Saint-Géran firent sentir à Madame de Luz qu’elle venait de s’engager plus avant qu’elle n’en avait dessein ; elle en rougit, et son embarras en dit plus à M. de Saint-Géran qu’il n’aurait osé l’espérer. Il survint alors du monde qui interrompit leur conversation, et qui donna à Madame de Luz la liberté de se remettre un peu du trouble qu’elle ressentait.

Depuis cet entretien, M. de Saint-Géran se livra aux plus douces espérances. Il ne douta point qu’il ne fût aimé. L’amour est toujours assez pénétrant sur ce qui peut le flatter, et passe naturellement de la timidité à la présomption. M. de Saint-Géran s’empressait de marquer chaque jour à Madame de Luz l’excès de sa passion. Ses regards, ses actions, toutes ses attentions étaient de l’amant le plus tendre et le plus vif. En même temps qu’il cherchait à la toucher par la vivacité de son amour, il n’oubliait rien pour la rassurer par ses respects.

La confiance d’avoir plu donne de plus en plus les moyens de plaire. Madame de Luz y fut enfin sensible ; ou plutôt, elle ne songea plus à le cacher. Elle avait d’abord tâché de se dissimuler à elle-même ses véritables sentiments : bientôt elle les laissa connaître à celui qui en était l’objet.

Un jour que M. de Saint-Géran l’entretenait de sa passion : comme je crois, lui dit-elle, que je puis encore plus compter sur votre amitié que sur votre amour ; que l’ami me touche plus en vous que l’amant, je ne crains point de vous laisser voir le fond de mon âme. Vous m’avez toujours été cher ; je vous ai aimé presque en naissant. Unis dès l’enfance, je n’ai pu combattre une inclination dont je n’ai pas aperçu la naissance. J’aurais fait mon bonheur d’être unie avec vous par des liens éternels ; mais puisque le sort en a disposé autrement, au lieu de nous livrer au penchant de notre cœur, ne serait-il pas plus sage de chercher à en triompher pour assurer notre repos, que de nous abandonner à une passion inutile ? Je vous aime, je ne prétends point vous le cacher, je ressens même du plaisir à vous le dire ; mais n’attendez rien de moi qui soit contraire à mon devoir. Je veux croire même que vous ne m’avez jamais fait l’injure de l’espérer. Je veux que mon honneur vous soit aussi cher qu’à moi-même ; et j’ai plus de confiance dans la fidélité de votre amitié, que de crainte de la vivacité de vos désirs.

Oui, madame, répondit M. de Saint-Géran, oui, vous me rendez justice ; je vous serai toujours inviolablement attaché ; ma passion sera toujours pour vous la plus vive et la plus pure. M. de Saint-Géran, en prononçant ces paroles, se jeta aux pieds de Madame de Luz, et lui baisa la main. Il s’en fallait peu qu’en lui protestant de la pureté de ses feux, il ne lui donnât des preuves du contraire. Madame de Luz elle-même, plus occupée du discours qu’attentive à l’action de M. de Saint-Géran, en recevant ces protestations, ne pouvait se défendre d’un plaisir secret qu’elle ne démêlait qu’imparfaitement, et qui fait le charme de l’âme sans alarmer l’innocence. Depuis ce moment heureux, toutes les fois que ces amans se trouvaient seuls, leur amour faisait la matière et le charme de leurs entretiens.

Il y avait peu de jours que M. de Saint-Géran n’eût pas osé espérer un état aussi charmant que celui dont il jouissait alors. Des idées tendres et délicates l’occupèrent pendant quelque temps ; mais en amour il suffit d’obtenir pour prétendre. Il y a un terme pour lequel l’amant soupire, vers lequel il se porte, même en protestant, même en croyant le contraire. M. de Saint-Géran, en admirant la vertu de Madame de Luz, faisait tous ses efforts pour la séduire. Je suis, lui disait-il, le plus heureux des hommes ; mais je pourrais l’être encore davantage : pourquoi faut-il que l’amour et le devoir aient des droits séparés ? Devrait-il y en avoir qui fussent interdits à l’amant ? M. de Saint-Géran essayait par là de persuader à Madame de Luz l’innocence de sa passion, et de lui prouver la vivacité de ses désirs. Il cherchait aussi à faire naître ces conversations qui, en échauffant l’imagination, peuvent enflammer les sens, et dont il espérait recueillir le fruit.

Lorsque de pareils discours ne peuvent ébranler la vertu, ils ne servent souvent qu’à lui donner des scrupules et des remords, et Madame de Luz en éprouvait de cruels. Les hommes, disait-elle, n’ont en aimant qu’un intérêt, c’est le plaisir ou une fausse gloire ; nous en avons un second beaucoup plus cher, qui est l’honneur et la réputation : c’est de là que dépend notre vrai bonheur. De la perte de l’honneur naissent des malheurs trop certains : ce n’est pas que je craigne de trahir jamais la vertu ; mais je ne suis peut-être déjà que trop criminelle de vous avoir laissé voir mes sentiments, de ne les avoir pas assez combattus ; ou, si ce n’est pas un crime de ne pouvoir régler les mouvements de son cœur, c’est du moins un très grand malheur.

Lorsque Madame de Luz se livrait à ces réflexions, M. de Saint-Géran n’oubliait rien pour dissiper ses craintes, et pour lui persuader que leur union n’offensait pas la vertu la plus pure. Si le public même, disait-il, venait à pénétrer le secret de notre cœur, pensez-vous qu’il osât nous condamner ? N’avons nous pas à la cour une estime singulière pour les amans dont le commerce est fondé sur une passion que la constance rend respectable ? De tels amans sont plus estimables que des époux que les lois forcent de vivre ensemble ; car il faut qu’une passion toujours heureuse et toujours constante soit fondée sur des qualités supérieures, et sur une estime réciproque. Si le commerce de deux amans n’était pas innocent, aurait-on imaginé de leur imposer des devoirs ? Cependant les amans ont les leurs comme les époux ; ils en ont même de publics, et que les personnes mariées ne peuvent pas s’empêcher d’approuver. Voyez, par exemple, le chevalier de Sourdis : il a été à la mort ; Madame De Noirmoutier, par une discrétion mal entendue, n’osait pas aller le voir. M. de Noirmoutier, qui n’ignore pas leur liaison, a été le premier à conseiller à sa femme de rendre à son ami ce qu’elle lui devait, sans quoi elle ne donnerait pas bonne idée de son cœur. Elle n’a plus quitté son amant pendant tout le cours de sa maladie : elle a été généralement approuvée, et le roi lui en a su bon gré. J’avoue, répondit Madame de Luz, que, si vous étiez dans un état pareil à celui du chevalier de Sourdis, je serais dans des inquiétudes mortelles : je sens que vous m’êtes bien cher ; mais je ne sais si j’oserais laisser paraître mes alarmes, et mon état en serait d’autant plus cruel.

C’était ainsi que M. de Saint-Géran vivait avec Madame de Luz. Il ne pouvait pas douter qu’il ne fût tendrement aimé, et qu’elle n’eût fait son bonheur d’être unie avec lui ; mais elle ne cessait de lui répéter que, le sort en ayant disposé autrement, elle ne lui sacrifierait jamais ses devoirs. Elle n’avait avec lui ni caprices, ni humeur, ni dédain. M. de Saint-Géran n’éprouvait enfin, de la part de Madame de Luz, aucune de ces bizarreries qui marquent une inégalité de cœur et d’esprit, qui font aujourd’hui le malheur d’un amant, et qui demain peuvent l’en dédommager par un caprice plus favorable.

Madame de Luz, toujours tranquille, toujours la même, ne cachait plus à M. de Saint-Géran l’état de son cœur. Elle sentait, elle convenait avec lui qu’on n’est pas maître d’en disposer ; qu’il y avait même plus de vertu à suivre ses devoirs contre son penchant, et à distinguer les droits du mari d’avec ceux de l’amant. Quand on connaît les limites de la vertu, quand on ne s’exagère point ses devoirs, on est incapable de les violer.

Insensiblement M. de Saint-Géran s’était fait aux idées et à la vertu de Madame de Luz. Il semblait que son amour ne fût plus qu’une amitié tendre, une jouissance de l’âme qui renaît d’elle-même, toujours nouvelle, et préférable sans doute au commerce le plus vif. Quel bonheur d’admirer ce qu’on aime ! Quelque chimérique que cet état paraisse à la plupart des hommes, peuvent-ils y préférer un commerce languissant, où souvent le dégoût succède au plaisir ? Ce n’est pas un vice de notre âme, c’est celui de nos organes. La nature n’a attaché la vivacité de nos goûts qu’à la nouveauté des objets ; et s’il était possible d’apercevoir dans un seul instant tout ce qu’il y a de charmes dans un objet, il n’inspirerait peut-être qu’un seul désir, et la jouissance ne serait pas suivie d’un second. Mais on ne découvre que successivement ce que cet objet a de piquant ; le commerce se soutient quelque temps ; mais enfin le goût s’épuise : je n’en voudrais pas même d’autres juges que ceux dont la vie est une inconstance perpétuelle ; que ces hommes dont une figure aimable, un jargon séduisant, une saillie brillante font tout le mérite, et dont la raison détruirait les grâces. Courus des femmes, le plaisir et la vivacité les emportent ; mais bientôt la multiplicité des objets ne leur offre plus de variété : rien ne pique leur goût, et leurs sens sont émoussés. Malheureusement pour eux ils se sont fait un métier d’être aimés des femmes ; ils en veulent soutenir la gloire ; ils y sacrifient le plaisir, le repos et la probité. Toutes leurs intrigues leur paraîtraient souvent insipides, s’ils n’y joignaient le goût de la perfidie. Le plaisir les fuit ; et lorsqu’en vieillissant ils sont obligés de renoncer au titre d’aimables, inutiles aux femmes, au-dessous du commerce des hommes, ils sont le mépris des deux sexes. M. de Saint-Géran, d’un caractère bien opposé, était aussi dans une situation bien différente ; et, quoiqu’il désirât encore, il n’en était pas moins heureux. Le désir peut être le fruit du bonheur, et même y ajouter.

C’était ainsi qu’il vivait avec Madame de Luz, lorsque le maréchal de Biron arriva en Bourgogne. Le baron de Luz alla remettre entre ses mains l’autorité dont il n’était que dépositaire pendant son absence. Le maréchal reçut le baron avec toutes les distinctions qui étaient dues à un si bon officier. Quelques jours après, le maréchal alla rendre visite à Madame de Luz, et lui fit toutes les politesses que sa naissance et sa figure exigeaient naturellement. Il lui dit même quelques unes de ces galanteries dictées par l’habitude de vivre à la cour, et qui étaient alors usitées, et peut-être plus convenables que la familiarité indécente des jeunes courtisans d’aujourd’hui. Ce n’était pas que les charmes de Madame de Luz fissent aucune impression sur le maréchal : l’ambition avait fermé son cœur à toute autre passion. Il était alors rempli de projets qui l’occupaient tout entier ; et il avait dès lors conçu des desseins qui devaient être funestes à l’état, et qui ne le furent qu’à lui seul. Comme le baron de Luz eut beaucoup de part aux projets du maréchal, et qu’ils furent l’origine des malheurs de Madame de Luz, il est nécessaire de rapporter en peu de mots quelles circonstances d’événements précipitèrent la ruine du maréchal.

Biron, avec de la naissance, de la valeur, et après avoir servi utilement et glorieusement l’état, aurait dû être satisfait de la reconnaissance et des bienfaits du roi, si l’ambition pouvait être juste. Mais, comblé de biens et d’honneurs, il devint ingrat aussitôt qu’il n’eut plus rien à prétendre. D’ailleurs, nourri dans la guerre qui était la source de sa grandeur, il vit avec chagrin que le roi venait de conclure la paix avec l’Espagne. Un homme accoutumé à être souverain dans un camp et à la tête d’une armée, ne revient qu’avec dépit à la cour, où, quelque grand qu’il soit, il trouve des égaux, et où tout lui fait sentir qu’il est sujet. Le maréchal crut rendre inutile la paix conclue à Vervins, s’il pouvait dissuader le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, de satisfaire le roi au sujet du marquisat de Saluces.

Le roi avait cette affaire fort à cœur. Il en avait plusieurs fois demandé la restitution au duc de Savoie. Ce prince s’était flatté de faire relâcher le roi de ses prétentions en tirant les choses en longueur. Il lui avait envoyé des ambassadeurs à ce sujet ; mais, comme ils ne purent rien gagner sur l’esprit du roi, le duc de Savoie crut qu’il réussirait mieux lui-même. Il vint à Paris. Le roi le reçut avec honneur ; mais il ne lui accorda rien. Le duc espérait toucher le roi, en lui proposant de se liguer avec lui contre l’Espagne ; mais il n’en reçut point d’autre réponse, sinon qu’avant de parler de toute autre affaire, il fallait terminer celle du marquisat, le rendre, ou se préparer à la guerre. Soit que le roi se fût exprimé avec dureté, ou que le duc fût piqué de n’avoir pas réussi dans cette affaire comme il s’en était flatté, il en conserva un vif ressentiment ; et, n’osant le marquer au roi, il résolut de le faire tomber sur quelqu’un de ses favoris.

Quelques jours après, Biron se trouvant à la chasse avec lui, et étant tous deux assez écartés, le duc de Savoie lui parla du roi en termes peu mesurés. Il comptait que Biron ne manquerait pas de s’en offenser, et que, de l’humeur dont il était, il mettrait l’épée à la main.

Si le maréchal de Biron eût pénétré l’intention du duc de Savoie, il eût saisi avec avidité l’occasion d’un combat où il y avait tant d’honneur pour lui, et dont la cause aurait fait excuser sa témérité, au cas que le succès en eût été malheureux pour le duc. Mais, soit qu’il ne pût pas supposer que le duc de Savoie eût eu dessein de se mesurer avec un particulier, soit que les discours de ce prince flattassent l’ingratitude du maréchal pour le roi, Biron, au lieu de répondre avec fermeté, comme son devoir l’exigeait, applaudit aux discours du duc de Savoie, et lui fit voir, contre le roi, la plus grande animosité. Le duc de Savoie changea de dessein sur-le-champ, et crut qu’il convenait mieux à sa dignité et à ses intérêts de détacher Biron du service du roi, que d’exécuter la folie qu’il avait d’abord projetée. Il continua donc ses emportements contre le roi, en y mêlant les éloges du maréchal. Il le plaignit de servir un prince ingrat qui, loin de récompenser les services, ne savait pas même les reconnaître. Je parlai dernièrement au roi, dit artificieusement le duc, de votre valeur qui lui a été si utile, et si funeste à ses ennemis. Biron, me dit-il, n’est qu’un fanfaron. Le duc de Savoie n’eut pas plutôt prononcé ce mot, que le maréchal s’emporta dans les discours les plus outrageants contre son prince.

Biron était véritablement brave ; la valeur lui était naturelle ; mais l’estime qu’il faisait de lui-même à cet égard, était sa manie. On prend quelquefois pour objet de son amour-propre une qualité réelle ; l’orgueil peut en diminuer le prix, mais il ne la détruit pas. Le maréchal de Biron, enivré de son courage, en parlait lui-même avec complaisance. Il avait, en effet, mérité le titre d’intrépide, et il l’eût sans doute conservé jusqu’à la mort, s’il n’eût fallu l’affronter que dans les combats. Mais, lorsqu’il s’agit de la voir d’un oeil tranquille, ce n’est alors ni le courage du général, ni même la férocité du soldat qui inspire la fermeté, c’est la vertu d’un philosophe. Le maréchal de Biron fut donc extrêmement sensible à l’injure qu’il croyait que le roi lui faisait. Ma valeur, dit-il, lui a été assez nécessaire pour qu’il ne dût pas en douter ; et, quelques droits qu’il eût à la couronne, ils auraient pu lui devenir inutiles, s’ils n’eussent été soutenus par l’épée de Biron : et peut-être qu’il en connaîtrait le prix, si je voulais l’employer pour ses ennemis.

Le duc de Savoie, après avoir excité le ressentiment du maréchal, voulut achever de le détacher du service du roi, en flattant son ambition. Il sentit qu’il pouvait porter ses offres jusqu’à l’excès, sans que le maréchal pût se soupçonner d’avoir une ambition ridicule. On prétend que ce fut dans cette même conférence que fut formée la conspiration du maréchal de Biron.

Les principaux articles du traité étaient : que le duc de Savoie paraîtrait s’engager à tout avec le roi ; mais que, lorsqu’il serait sorti de France, il n’exécuterait rien. Que, de concert avec l’Espagne, il entrerait à main armée par la Bourgogne, dont le maréchal lui livrerait le passage. On ne doutait point que le roi, accablé de tant de côtés, ne fût obligé d’accepter toutes les conditions de paix qu’on voudrait lui imposer ; ainsi le maréchal devait garder la souveraineté de la Bourgogne, en épousant la troisième fille du duc de Savoie, dotée de cinq cent mille écus. Le roi d’Espagne, qui entra bientôt dans ce traité, devait céder à cette princesse tous ses droits de souveraineté sur la Bourgogne, qui formerait le nouvel état du maréchal.

La conspiration devait encore s’étendre plus loin ; ils se promettaient de faire, à l’exemple du maréchal, soulever tous les seigneurs de France. Suivant ce projet, tous les grands gouvernements seraient devenus autant de principautés, qui n’auraient pas eu plus de dépendance du roi, que les princes de l’empire n’en ont de l’empereur ; et que les grands vassaux, après leur usurpation, n’en eurent du temps de Hugues Capet.

Quelque temps après, le duc de Savoie partit de Paris. On prétend qu’on lui fit quelques railleries sur l’inutilité de son voyage, dont il n’avait retiré d’autre avantage que la réputation d’un prince magnifique et généreux, qui, sans avoir été, à la cour de France, ni haut avec les particuliers, ni rampant devant le roi, avait toujours paru un grand prince à la cour d’un grand roi. Il répondit donc aux plaisanteries qu’on lui fit, qu’il n’était pas venu en France pour recueillir, mais pour semer. Ce mot fut le premier indice qu’on eut de la conspiration.

Biron, ayant besoin d’un confident habile pour conduire son intrigue, choisit La Fin ; et, après l’avoir instruit de tout, il l’envoya à Somo sur le Pô, pour y conférer avec le comte de Fuentes ; et ce fut là que le traité fut signé pour le roi d’Espagne.

La Fin était un gentilhomme, parent du maréchal, et mécontent de la cour. C’était un homme adroit, d’un esprit vif et entreprenant, et très propre à manier une affaire et à conduire une conjuration. D’ailleurs, La Fin connaissait la cour et les hommes. Il avait avec les grands le caractère qu’ils ont avec leurs inférieurs ; il songeait à les faire servir à ses intérêts, au lieu d’être la victime des leurs. Le maréchal n’était pour lui qu’un moyen et un instrument pour parvenir. Les grands n’étaient à ses yeux que des hommes rampants dans le besoin, faux dans leurs caresses, ingrats après le succès, perfides à tous engagements. Il n’avait point pour eux cet attachement désintéressé, dont la plupart sont si peu dignes. Il n’avait pas la vanité ridicule de rechercher leur liaison, et de se croire honoré d’essuyer leur faste. Il n’était point la dupe d’un accueil caressant, qui marque le besoin qu’ils ont des autres, plus que l’estime qu’ils font de leurs personnes. Il entra dans les desseins du maréchal de Biron, avec un dessein formé de profiter de ses succès, ou de le sacrifier lui-même à sa sûreté, en le trahissant si l’affaire tournait mal : La Fin était né pour être grand seigneur.

Les choses étaient en cet état, lorsque le duc de Savoie refusant d’exécuter ce qu’il avait promis au roi, on fit marcher des troupes pour le réduire par la force. Biron en eut le commandement. On s’aperçut, dans cette campagne, des ménagements que le maréchal avait pour le duc de Savoie, dont il eût pu défaire entièrement l’armée. Cependant le duc vit bien qu’il ne résisterait pas longtemps aux armes du roi, et il se soumit, par le traité de Lyon, à toutes les conditions qui lui furent imposées. Il n’en continua pas moins ses intelligences avec Biron. Celui-ci en eut pourtant quelque repentir, et avoua au roi qu’il avait écouté quelques propositions du duc de Savoie. Le roi, naturellement bon, lui pardonna, sans autre condition que celle de lui être plus fidèle à l’avenir.

Quelque temps après, le maréchal de Biron se rendit dans son gouvernement ; et, soit qu’il fût sollicité de nouveau, ou qu’il fût naturellement ingrat, il reprit ses anciennes intrigues. Il signa une association avec le comte d’Auvergne et le duc de Bouillon, pour se maintenir les uns les autres envers et contre tous.

Le maréchal de Biron, jugeant qu’il lui serait difficile de rien entreprendre dans son gouvernement sans que le baron de Luz, qui en était lieutenant général, en eût connaissance et ne dérangeât ses projets, prit le parti de les lui communiquer, et de l’engager dans son parti. Le baron de Luz y eut d’abord beaucoup de répugnance ; mais enfin, gagné par les sollicitations et les promesses du maréchal, il devint son complice. Biron lui accorda bientôt sa confiance, et lui marqua tant de distinction, que La Fin en conçut de la jalousie ; et craignant que, dans la disposition où le maréchal paraissait être pour le baron de Luz, celui-ci ne recueillît à son préjudice tout le fruit du succès, il conçut le dessein de trahir le maréchal, ou du moins de prendre de telles mesures, qu’il pût, en cas d’accident, l’immoler à sa sûreté.

Il dit au maréchal qu’il était dangereux de garder l’original du traité de Somo ; que, si par malheur le roi le faisait arrêter sur des soupçons qui commençaient à transpirer et qu’on le trouvât saisi de cet écrit, il suffirait pour lui faire son procès, et pour justifier la sévérité du roi ; qu’une copie des articles était suffisante pour conduire l’entreprise, et qu’il fallait brûler l’original. Le maréchal trouva la réflexion prudente, et lui remit ce traité pour en tirer copie. La Fin la fit sur-le-champ, et, après l’avoir donnée au maréchal, il chiffonna l’original, comme pour le brûler en sa présence ; mais il y substitua adroitement un autre papier qu’il jeta au feu, et retint l’original. Cependant le roi, soupçonnant toujours la fidélité du maréchal de Biron, résolut d’éclaircir ses doutes. Il en apprit assez pour ne plus douter de sa trahison. Il sut que La Fin était l’agent secret du maréchal, et il mit tout en oeuvre pour le détacher de Biron. Le vidame de Chartres, à qui le roi se confia et qui connaissait particulièrement La Fin, entreprit de tirer son secret. Il lui écrivit que le roi avait quelques vues sur lui, et qu’il se rendît à Fontainebleau. La Fin, trouvant que le motif d’un tel ordre était bien vague, imagina que ce n’était qu’un prétexte pour s’assurer de lui ; mais, craignant aussi de se rendre suspect s’il n’obéissait pas, il communiqua cette lettre au maréchal. Celui-ci eut à peu près les mêmes soupçons, mais sans les laisser paraître. Il jugea que si le roi faisait arrêter La Fin, ce serait un avis de se tenir lui-même sur ses gardes ; que La Fin, étant extrêmement habile, pourrait démêler ce qu’on pensait à la cour, et l’en instruire ; et il lui conseilla de partir. La Fin pénétra les intentions du maréchal ; et, sachant encore mieux cacher les siennes, il partit dans le dessein de ne songer qu’à ses intérêts et à sa sûreté, et de se conduire suivant les circonstances. Il alla, en arrivant à Fontainebleau, trouver le vidame. Celui-ci, sans lui donner le temps de se reconnaître, lui dit que les desseins du maréchal étaient connus du roi. La Fin répondit froidement qu’il ignorait ce qui regardait le maréchal. Eh bien ! Je vous apprends, moi, lui dit le vidame, que le maréchal est un traître, que vous êtes son complice, et que le roi va vous faire arrêter. Comme fidèle sujet je lui ai obéi en vous attirant ici ; comme votre ami, je veux vous sauver, et je le puis : le roi m’a promis votre grâce, mais elle dépend de votre aveu ; vous êtes encore maître de votre sort, dans une heure vous ne l’êtes plus. Il faut que je vous présente au roi ; si vous sortez d’ici sans moi, vous allez être arrêté, et il n’y a plus de grâce. Ne vous perdez pas inutilement.

La Fin, après avoir réfléchi quelque temps, jugea qu’il n’y avait plus d’autre parti à prendre pour lui, que de sacrifier le maréchal de Biron ; et, ayant été présenté au roi, il lui remit l’original du traité de Somo.

La conjuration étant découverte, il fut question de tirer le maréchal de Biron de son gouvernement. La Fin fit en cette occasion contre lui, tout ce qu’il aurait fait en sa faveur s’il eût été plus heureux. Il écrivit au maréchal que le roi n’avait eu que de légers soupçons qui étaient déjà détruits, et qu’il lui conseillait de venir par sa présence achever de calmer son esprit. Quoique le maréchal n’eût aucun soupçon de la trahison de La Fin, il envoya devant lui le baron de Luz, pour ne se hasarder que sur ce qui lui serait mandé par l’un et par l’autre.

La Fin qui, outre ses raisons d’intérêt, conservait encore un ressentiment particulier contre le baron de Luz dont il avait toujours été jaloux auprès du maréchal, ne manqua pas de déclarer au roi toute la part que le baron de Luz avait dans la conspiration. L’accusation était d’autant plus vraisemblable, que le maréchal de Biron aurait eu de la peine à réussir sans le secours d’un homme qui était lieutenant général de la province.

Le baron de Luz vint à la cour. Madame de Luz et M. de Saint-Géran l’accompagnèrent. L’un et l’autre ignoraient absolument la conjuration ; et l’accueil que le roi fit au baron, ne les éclaircit pas davantage.

Le roi, par la connaissance qu’il avait du caractère du baron, très opposé à celui de La Fin, jugea qu’il était inutile de l’interroger ; et que s’il avait eu la faiblesse de se prêter aux idées du maréchal, il n’aurait pas celle de le trahir. Un honnête homme qui s’est malheureusement écarté de son devoir, croit ne pouvoir, en quelque façon, excuser le parti qu’il a pris, que par sa fermeté à le soutenir. Les véritables conjurés et les plus dangereux sont ceux qui auraient été les sujets les plus fidèles, s’ils n’eussent pas été séduits : c’est l’erreur qui les jette dans le crime. Le roi résolut de se servir de La Fin pour apprendre tout le secret, et de la sécurité du baron de Luz pour attirer à la cour le maréchal de Biron.

Le roi, dans un entretien qu’il eut avec le baron, lui dit qu’il était convaincu que tous les bruits qui avaient couru au sujet du maréchal, étaient faux, et n’avaient d’autres fondements que ses rodomontades ; mais que ses ennemis en abusaient pour le perdre.

Le baron de Luz écrivit tout ce détail au maréchal, et lui conseilla de se rendre auprès du roi. Ce fut principalement ce qui détermina le maréchal à partir. Il crut que la fortune lui offrait une occasion favorable de se venger de ceux qui parlaient mal de lui ; que cette démarche assurerait dans la suite ses projets, parce qu’on n’oserait plus hasarder sur son compte des discours mieux fondés, lorsqu’on verrait le roi lui faire raison de ses ennemis dans une pareille circonstance. Ce fut avec ces idées que le maréchal arriva à la cour.

Comme je ne prétends point écrire l’histoire de cette conjuration, et que je n’en ai rapporté que ce que j’ai cru nécessaire pour faire mieux entendre ce qui regarde Madame de Luz, il serait inutile d’en dire davantage. Tout le monde sait que le maréchal, après avoir refusé de mériter son pardon par un aveu sincère, fut arrêté, convaincu, condamné, et périt sur un échafaud. Quoique le roi n’eût pas dessein de donner d’autres exemples de sévérité que celui du maréchal de Biron, il fit cependant arrêter les principaux de ceux qu’on soupçonna d’avoir eu part à la conjuration ; et le baron de Luz fut un des premiers dont on s’assura. Le maréchal ne l’avait point chargé ; mais le roi jugea à propos, après l’exécution, de faire examiner par les mêmes juges tout ce qui pouvait avoir rapport à cette affaire.

MM. de Fleury et de Thurin en avaient été les rapporteurs. M. de Thurin, qui était chargé de l’examen des pièces qui contenaient toutes les charges, trouva parmi les papiers du maréchal plusieurs lettres du baron de Luz, et entre autres celle par laquelle le baron mandait au maréchal que le roi n’avait aucun soupçon, et que les conjurés ne devaient rien craindre. Le baron de Luz entrait dans des détails qui prouvaient sa complicité, et il n’en fallait pas davantage pour le faire condamner. M. de Thurin n’eut pas plutôt lu cette lettre, qu’il se souvint des mépris de Madame de Luz. Il crut avoir trouvé les moyens de s’en venger, ou du moins de la rendre plus complaisante à ses désirs qui se réveillèrent aussitôt. Thurin commença par soustraire cette lettre, pour qu’elle ne fût pas connue de M. de Fleury, dont il connaissait l’intégrité, et pour se rendre seul arbitre et maître du sort du baron de Luz.

Thurin n’eut pas besoin d’aller chercher Madame de Luz. Depuis que son mari était arrêté, elle était dans les inquiétudes les plus grandes. Elle le croyait innocent ; mais elle n’en était pas moins alarmée. Elle voyait que le roi, naturellement clément, venait de sacrifier le maréchal de Biron à la sûreté de l’état. Elle craignait qu’après un tel exemple les moindres indices ne devinssent des preuves dans une affaire aussi délicate. Elle ne cessait d’aller chez tous les juges pour s’informer des moindres circonstances de l’affaire, afin de demander la liberté de son mari s’il était innocent, ou sa grâce s’il était coupable.

Les craintes de Madame de Luz n’auraient pas été plus vives, si elle eût eu pour son mari la passion la plus forte. Il semblait que, dans l’intérieur de son âme, elle se reprochât de ne l’avoir pas aimé autant qu’elle l’aurait dû et qu’elle l’aurait voulu. Elle espérait, en remplissant les devoirs les plus délicats, prendre les sentiments qui les font pratiquer, et porter l’honneur encore plus loin que l’amour. L’orgueil même dans une belle âme a ses scrupules comme la vertu, et produit les mêmes effets.

Elle sut que le sort de cette affaire dépendait principalement de M. de Thurin. Elle se souvint, aussi bien que lui, de ce qui s’était passé entre eux, et du mépris qu’elle lui avait marqué ; elle craignait qu’il n’en eût conservé quelque ressentiment ; mais elle pensa bientôt qu’elle lui faisait injure, et que, dans les hommes dépositaires de la justice, l’homme public était bien différent de l’homme privé, et l’amant du magistrat. Dans cette confiance, Madame de Luz alla voir M. de Thurin : je suis, lui dit-elle, dans les dernières inquiétudes pour M. de Luz. Il est certainement innocent ; mais la place qu’il occupait dans le gouvernement du maréchal de Biron, a pu le rendre suspect : il suffira sans doute d’examiner sa conduite, pour la trouver innocente. Cependant les formalités de la justice pourraient le faire languir longtemps dans les fers ; je vous supplie de travailler à prouver au plus tôt son innocence au roi ; quelque assurée qu’elle soit, je sens que mes craintes ne finiront que lorsqu’il aura obtenu sa liberté. Vos craintes, madame, répondit M. de Thurin, ne sont que trop fondées, et je désirerais
fort qu’il fût innocent ; mais... quoi ! Monsieur, reprit aussitôt Madame de Luz, pouvez-vous penser que M. de Luz soit coupable ? Madame, répliqua M. de Thurin, il y a assez longtemps que je vous suis attaché à l’un et à l’autre pour désirer qu’il ne le fût pas ; et j’ai eu besoin des preuves les plus fortes pour le croire.

Non, monsieur, reprit encore Madame de Luz, cela n’est pas possible ; je n’en ai pas eu la moindre connaissance. M. de Luz n’a jamais eu de secret pour moi ; il a toujours été autant mon ami que mon mari ; il n’aurait jamais pris un parti si dangereux sans me consulter ; et je ne l’aurais pas laissé s’engager dans des démarches aussi criminelles. Non, monsieur, encore un coup, cela ne saurait être. Et c’est justement, madame, répondit M. de Thurin, c’est votre vertu qui l’a effrayé, et qui l’a empêché de vous faire part de son dessein. Apparemment qu’il s’était d’abord si fort engagé avec le maréchal de Biron, qu’il ne lui était plus permis de reculer. Il était convaincu, par l’expérience qu’il avait faite de la sagesse de vos conseils, que vous voudriez vous opposer à une entreprise aussi folle ; et son respect pour votre vertu a été la cause de son silence. Malheureusement son crime n’est que trop prouvé ; et il est bien cruel pour moi d’être son juge, après avoir été, et étant encore son ami. Eh ! Pourquoi, monsieur, reprit Madame de Luz, si mon mari est coupable, si vous êtes réellement notre ami, êtes-vous si fâché d’être chargé d’une affaire dans laquelle vous pouvez nous rendre des services que nous attendrions peut-être inutilement de tout autre ? Les privilèges de votre état ne sont pas si grands qu’on le dit, ou il doit vous être aussi facile que naturel de sauver un ami coupable.

Le jour que le roi nous confie ses intérêts, répondit M. de Thurin, quand il nous rend dépositaires de sa justice et de son autorité, nous devons tout oublier, excepté nos devoirs. Ah ! Monsieur, s’écria Madame de Luz, je ne vois que trop que nous ne trouverons en vous que notre juge. Il y a eu un temps où ma sollicitation aurait eu quelque poids auprès de vous. Elle sera toujours infiniment puissante sur mon esprit, reprit M. de Thurin en s’adoucissant, vous ne me rendez pas justice ; mais je vous convaincrai, madame, que personne ne vous est plus dévoué que moi ; et, pour me mettre en état de vous servir avec plus de succès, il n’est pas à propos que nous ayons aujourd’hui un plus long entretien. J’attends M. de Bellegarde qui doit venir m’apporter quelques ordres de la cour ; il n’est pas nécessaire qu’il vous trouve ici, quoiqu’il soit naturel que vous veniez chez moi, qui suis juge de M. de Luz. Je ne veux pas que l’on puisse soupçonner que vos sollicitations aient contribué à me le faire trouver innocent. Demain je vous attendrai après midi ; je vous ferai voir les preuves du crime de M. de Luz, et nous chercherons les moyens pour le soustraire à la sévérité des lois. Madame de Luz promit à M. de Thurin de se trouver le lendemain chez lui, et sortit. Le discours de M Thurin lui avait d’abord donné trop de crainte, pour qu’elle ne fût pas infiniment sensible au procédé d’un homme à qui elle avait autrefois marqué assez de mépris pour qu’il eût pu en conserver quelque ressentiment, et qui cependant lui faisait voir la plus grande générosité. Madame de Luz, déjà pénétrée de reconnaissance, se promettait bien de la marquer à l’avenir à M. de Thurin par tous les sentiments de l’amitié la plus vive et de l’estime la plus parfaite. Cependant, toujours inquiète du sort de son mari, elle ne manqua pas de se trouver le lendemain, à l’heure marquée, chez M. de Thurin. Elle le trouva seul, comme il le lui avait promis ; et il avait eu soin de faire, ce jour-là, défendre sa porte, afin de n’être pas troublé dans cette conférence.

Aussitôt qu’on annonça Madame de Luz, M. de Thurin alla au-devant d’elle ; et lorsqu’ils furent entrés dans son cabinet : madame, lui dit-il, comme vous pouvez dès à présent être tranquille sur le sort de M. de Luz, par les mesures que j’ai déjà prises, je ne craindrai point de vous alarmer en vous montrant les preuves de son crime. Ce n’est point un soupçon vague ; ce n’est pas sur la déposition du maréchal de Biron, c’est sur les lettres même de M. de Luz. Prenez et lisez, ajouta-t-il, voilà la moins forte de plusieurs qu’il a écrites au maréchal. M. de Thurin donna en même temps à Madame de Luz une des lettres que le baron avait écrites au maréchal, et dans laquelle il entrait dans un grand détail au sujet de la conjuration, comme nous l’avons déjà dit. Madame de Luz, qui reconnut d’abord l’écriture de son mari, n’eut pas plutôt lu cette fatale lettre, qu’elle ne put douter davantage de son crime. Je vois, lui dit-elle, monsieur, que M. de Luz aurait besoin de toute la clémence du roi, si vous ne nous aviez pas permis de compter sur votre amitié. Vous le pouvez sans doute, reprit M. de Thurin, et vous n’avez déjà plus rien à craindre. Ces lettres, ajouta-t-il, en reprenant celle que Madame de Luz venait de lire, qui sont les seules pièces contre M. de Luz, ne sont pas connues de M. de Fleury.

Je les ai soustraites du procès ; et je puis, à présent, tourner l’affaire de telle façon que M. de Luz ne sera plus qu’un innocent arrêté sur de simples soupçons, pour la sûreté de l’état, et à qui le roi se croira obligé de faire oublier sa prison en le comblant de ses grâces.

Ah ! Monsieur, s’écria Madame de Luz, que ne vous dois-je pas ! Et par quelle reconnaissance pourrai-je m’acquitter envers vous ! Madame, reprit M. de Thurin, il vous est aisé de le faire ; et, quel que soit le service que je vous rends aujourd’hui, je me trouverai encore chargé de la reconnaissance. Ah ! Parlez, monsieur, répliqua Madame de Luz, qu’exigez-vous ? Croyez que je ne suis pas plus sensible aux marques de votre amitié, que je le serai au plaisir de la reconnaître. Ah ! Madame, reprit M. de Thurin en soupirant, que je serais heureux si vous teniez votre promesse ; car enfin mon cœur est toujours le même. Oserais-je espérer d’avoir enfin touché le vôtre, quand je trahis mon devoir pour vous ? Croirez-vous pouvoir encore m’accabler de mépris ? Ah ! Madame, soyez enfin sensible à la passion d’un homme qui, en conservant la vie de votre mari, se trouverait encore heureux de vous sacrifier la sienne.

Madame de Luz fut si frappée de ce discours, qu’elle ne savait comment y répondre ; mais passant tout à coup de la vivacité que lui avait d’abord inspirée la reconnaissance, à un sentiment plus fier, et tâchant cependant de cacher son indignation, pour ne laisser voir que sa surprise et sa douleur : quoi ! Monsieur, dit-elle, votre procédé n’était donc qu’une fausse générosité ? Vous ne m’offrez vos services que pour vous acquérir le droit de m’outrager. Avez-vous cru pouvoir abuser de mon malheur ? Pensez-vous que la vertu me soit moins précieuse que la vie de M. de Luz ? Plus il m’est cher, moins je dois le sauver à ce prix ; mais vous n’avez sans doute voulu que m’éprouver. N’abusez pas davantage de ma situation, et déclarez-moi plutôt si je ne dois plus compter sur vous, et si je ne dois songer qu’à fléchir la clémence du roi pour mon malheureux époux. Il faut que je vous sois bien odieux, madame, reprit M. de Thurin, ou que le sort de M. de Luz ne vous touche pas autant que vous voulez le faire croire, puisque vous refusez de lui racheter la vie par un peu de complaisance. Cessez, monsieur, répliqua promptement Madame de Luz, cessez de m’outrager davantage ; je ne sens que trop les ménagements que je vous dois dans ce moment, et combien le malheur traîne encore après lui d’humiliations ; mais cependant ne vous prévalez pas aussi cruellement, et, je ne puis m’empêcher de le dire, aussi indignement de mon état. Vous savez que, dans tout autre temps, vous n’auriez pas osé me tenir des discours aussi outrageants ; et, dans la crainte de me livrer à mon ressentiment dont les effets pourraient bien retomber sur M. de Luz, je vais sortir, et vous laisser à vos réflexions : elles vous rappelleront sans doute ce que vous devez à votre état, à mon rang, et peut-être à mon malheur.

M. de Thurin crut remarquer, dans les paroles de Madame de Luz, plus de mépris pour lui que de vertu. Il s’imagina qu’elle en ressentait encore plus qu’elle n’en faisait éclater. Il en fut piqué, et lui répliquant avec quelque aigreur : je sais, madame, que ce que j’exigeais de vous est ordinairement le fruit de l’inclination, plutôt que de la reconnaissance ; cependant la dernière rend peut-être une femme encore plus excusable que si elle se livrait à un vain caprice. Thurin ajouta tout de suite, soit qu’il eût pénétré quelque chose de l’amour de M. de Saint-Géran, dont l’amitié tendre pour sa cousine pouvait être suspecte à un homme amoureux, jaloux et méprisé, pour qui tout est rival, soit qu’il n’eût d’autre dessein que d’exhaler son dépit par quelques reproches injurieux ; il ajouta : M. de Saint-Géran, madame, vous trouverait sans doute plus disposée à reconnaître un service de sa part, qui de la mienne vous devient odieux ; et c’est ainsi que la vertu des femmes n’emprunte sa force que de la faiblesse de celui qui l’attaque.

Madame de Luz fut d’abord frappée de ce reproche ; et elle y fut d’autant plus sensible, qu’elle ne se sentait pas absolument innocente à cet égard. On ne reste ordinairement dans les bornes de la modération, que lorsqu’on est injustement accusé ; l’innocence est d’une grande consolation : c’est ainsi qu’il faut plus de philosophie dans les malheurs qu’on a mérités, que dans ceux dont on peut accuser le sort.

Madame de Luz ne put supporter ce dernier trait de la part de Thurin, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’elle put conserver encore quelque dignité dans son emportement : qu’a de commun, lui dit-elle, M. de Saint-Géran avec votre audace ? Je sens assez ce que je dois attendre d’un homme qui trouve le crime ou l’innocence suivant les passions dont il est agité. Je ne vous demande plus rien, vous n’êtes pas digne de rendre un service ; mais j’espère en la clémence du roi : il aura sans doute pitié d’un ancien serviteur qui, par son repentir et par de nouveaux services, effacera son crime. Le roi est naturellement bon, et, pour le fléchir, je ne lui laisserai pas ignorer à quelles indignités le malheur de mon mari m’a réduite. Il saura en quelles mains il a remis son autorité respectable, et par quels crimes vous voulez la profaner. Il jugera que les outrages où j’ai été exposée doivent en quelque sorte diminuer la peine de mon mari ; et peut être sera-t-il flatté que j’aie assez compté sur sa générosité pour préférer de lui devoir une grâce que j’ai eu horreur d’acheter par un crime.

Madame de Luz aurait sans doute continué, si Thurin ne l’eût interrompue : madame, lui dit-il, avec un sang-froid et une tranquillité dignes du crime le plus réfléchi, votre colère vous aveugle. Le roi ne vous croira pas. Toutes les parties dont les affaires prennent un mauvais tour, et qui ne peuvent en prévoir qu’un succès malheureux, ont coutume de déclamer contre leurs juges. Ces reproches, trop souvent répétés, ont aujourd’hui perdu tout crédit, lors même qu’ils sont les mieux fondés. Mais je suppose que le roi ajoute foi à vos discours : pouvez-vous imaginer que la grâce d’un rebelle soit le prix de votre vertu qui importe peu au salut de l’état ? Cette vertu, si précieuse à vos yeux, n’est qu’un préjugé chimérique, que les hommes, par un autre préjugé, exigent dans leurs femmes ou dans leurs maîtresses, et dont ils font peu de cas dans les autres. Elle peut quelquefois faire naître une estime stérile ; mais, comme elle est contraire à leurs plaisirs, qui est leur intérêt le plus cher, ils ne croient pas lui devoir beaucoup de reconnaissance. Ainsi détrompez-vous qu’elle soit un moyen bien puissant auprès du roi. Il m’a déjà fait connaître qu’il voulait, par plusieurs exemples de sévérité, prévenir dans la suite toute espèce de conjuration. Il semble que jusqu’ici sa clémence n’ait fait qu’enhardir la révolte. Il veut prendre une voix plus sûre, et sans doute l’unique qui convienne dans un état qui n’a été si longtemps la proie des guerres civiles, que parce qu’on ne s’est pas d’abord opposé avec assez de fermeté aux premières entreprises des esprits inquiets. C’est par là que les étrangers, jaloux de la puissance de la France, ont osé s’armer contre elle, quand ils étaient sûrs de trouver dans son sein des complices.

D’ailleurs, si le roi voulait encore user de quelque indulgence, elle ne s’étendrait jamais sur le baron de Luz : le roi s’en est déjà expliqué ; il en est comptable à l’état, à sa sûreté, à sa gloire. Le baron de Luz est un homme de qualité, l’exemple en sera plus grand ; ce sont les seuls qui fassent impression. C’est sur ce principe que le roi vient de sacrifier le maréchal de Biron, malgré les services qu’il en avait reçus. Il a refusé sa grâce aux sollicitations de sa famille, qui est considérable dans l’état, et qui tient à tout ce qu’il y a de grand en France. Il aura du moins les égards pour elle de ne pas l’accorder à un homme qui, avec de la naissance, est cependant inférieur au maréchal, à un homme qui était même un complice plus dangereux et plus criminel que le comte d’Auvergne, dont le roi s’est assuré. La jeunesse et la naissance du comte peuvent être des motifs de clémence ; car enfin il n’avait que son nom dans la conjuration : au lieu que le baron de Luz était chargé, avec le maréchal de Biron, de maintenir dans le devoir la Bourgogne, où ils ont semé ensemble la rébellion, et qui devait être le théâtre de la guerre. Ainsi, madame, vous pouvez voir le roi. Il vous plaindra, louera votre démarche, tâchera même de vous consoler, et sacrifiera votre mari à sa justice. Mais vous vous flattez du moins de me rendre la victime de votre ressentiment. Vous espérez que le roi ne se contentera pas de punir un sujet rebelle, et que le même esprit de justice lui fera sacrifier un juge dont la conduite n’aura pas été régulière, et qu’il me retirera la commission pour la remettre en des mains plus intègres : détrompez-vous encore à cet égard. Vous sentez d’abord que le baron de Luz n’en serait pas mieux pour tomber entre les mains d’un homme qui ne pourrait se distinguer de son prédécesseur que par une sévérité inflexible. D’ailleurs, puisque nous sommes ici sans témoins, et s’il faut que je vous parle avec une franchise qui ne peut rien ajouter au mépris que vous avez déjà pour moi, pensez-vous, madame, que les rois soient bien persuadés qu’ils n’ont dans leurs tribunaux que des hommes incorruptibles, et qu’ils remettent toujours leur autorité en des mains pures ? Non, madame ; mais ils le supposent ; et, s’ils viennent quelquefois à se détromper, ils aiment mieux tolérer ou dissimuler un abus, que d’annoncer, par un châtiment d’éclat, qu’ils ont fait un mauvais choix, et laisser soupçonner au public, dont les jugements sont toujours outrés, que ceux qui sont en place peuvent être aussi criminels, mais qu’ils ont plus de prudence.

J’ajouterai que les juges dont l’intégrité n’est pas absolument inflexible, ne sont pas toujours les moins nécessaires à la cour. Il se rencontre souvent des affaires délicates où l’on a besoin de ces génies adroits, de ces consciences souples, qui sachent le grand art de se prêter aux circonstances, en méprisant les formalités. On leur passe souvent bien des irrégularités à cause des services qu’ils peuvent rendre en plusieurs occasions où il s’agit d’affaires importantes, dont quelques uns, qui prendraient leurs répugnances pour de la vertu, ne voudraient pas se charger, et que des esprits libres et dégagés des scrupules font réussir. Ainsi, madame, ajouta encore M. de Thurin, perdez toute espérance de sauver M. de Luz par d’autres voies que par celles que je vous ai offertes ; ou de me faire craindre votre ressentiment, en essayant de me faire connaître au roi.

Madame de Luz, plus effrayée encore que surprise de la sincérité et de l’aveu affreux que Thurin venait de lui faire, vit avec crainte et avec horreur qu’elle avait affaire au plus adroit, au plus dangereux et au plus scélérat de tous les hommes. Elle n’eut pas la force de répondre, et, se laissant tomber dans un fauteuil, elle ne put s’exprimer que par des sanglots.

Thurin parut ému de son état, ou plutôt il espéra profiter de son abattement pour oser porter plus loin ses entreprises. Une personne alarmée, abattue et humiliée, ne voit que son malheur, et n’ose quelquefois pas avoir de la vertu ; elle accompagne rarement l’infortune.

Thurin se jeta aux genoux de Madame de Luz, et voulut la consoler. Elle ne sentit pas plutôt qu’il osait lui baiser la main, qu’elle se releva avec précipitation, et s’avança vers la porte. Il voulut la retenir ; mais elle, sans daigner lui parler, lui lança un regard plein de fureur et de mépris, sortit, monta en carrosse et retourna chez elle. Thurin resta interdit, confus, et la fureur dans l’âme. Il n’avait pas douté de triompher de Madame de Luz. Un scélérat n’a point de remords, mais il a de l’orgueil. Il était au désespoir de lui avoir fait connaître son caractère affreux, sans en avoir retiré d’autre fruit que de lui avoir inspiré une horreur invincible. Peut-être que, s’il eût prévu le mauvais succès de son dessein, il aurait offert généreusement ses services à Madame de Luz. Il se serait du moins acquis une amie ; et ce sont celles dont on n’a rien exigé, que la reconnaissance mène le plus loin. Thurin, voyant qu’il n’avait plus rien à prétendre pour son amour, ne songea plus qu’à satisfaire son dépit. Il venait d’offrir de rendre innocent un coupable ; avec son ressentiment et ses talents, il lui aurait été aussi facile de rendre criminel un innocent ; et malheureusement le baron de Luz n’avait fourni que trop de preuves contre lui-même. Cependant, comme l’amour est toujours inséparable de l’espérance, Thurin ne voulut pas se priver de tous les moyens d’apaiser Madame de Luz.

Il se contenta de paraître, en public, appréhender pour le baron de Luz ; et, sans prononcer expressément qu’il eût été complice du maréchal De Biron, il laissa soupçonner, à ceux qu’il vit ce jour-là même, qu’il n’était guère possible que le baron fût absolument innocent, après avoir eu des liaisons aussi étroites avec le maréchal. Cette affaire était alors la nouvelle de Paris. L’heureuse oisiveté dont jouissent, dans cette capitale, les gens du grand monde, plus attachés à cette ville qu’ils n’y sont nécessaires, fait que la moindre aventure les intéresse et les partage. On y prend parti sur tous les événements ; et il n’est pas étonnant que la fin tragique du maréchal de Biron, et les suites de cette affaire importante, occupassent alors entièrement les esprits. Dans une telle circonstance, les moindres paroles de Thurin donnèrent matière à bien des commentaires. Un juge qui laisse pressentir le jugement qu’il porte d’une affaire, en occasionne beaucoup de téméraires.

Il se répandit, dès le jour même, que le baron de Luz était extrêmement criminel ; qu’il avait inspiré les premières idées de révolte au maréchal De Biron, et qu’il aurait bientôt un pareil sort. Ces bruits parvinrent jusqu’à M. de Saint-Géran. Il alla dès le soir même voir Madame de Luz, pour s’éclaircir de la vérité, et pour lui rendre tous les services que les amis se doivent réciproquement. L’abattement où il la trouva lui fit croire que la nouvelle qui se répandait n’avait que trop de fondement. Ah ! Madame, lui dit-il, qu’avez-vous appris de M. de Luz ? Je me flattais que le bruit qui court dans Paris n’était qu’un artifice de ses ennemis ; mais l’état où je vous vois ne me confirme que trop ce qu’on vient de me dire. Eh ! Que vous a-t-on dit, répondit Madame de Luz, l’esprit encore rempli de toutes les images funestes qu’y avaient imprimées les discours de Thurin ? Eh quoi ! Madame, reprit M. de Saint-Géran, est-ce avec moi que vous devez dissimuler ? Quand le public ne m’aurait pas instruit du tour malheureux que prend cette affaire, devriez-vous m’en faire un secret ; et ne connaissez-vous pas assez mon attachement inviolable pour tout ce qui vous touche ? N’ai-je pas sujet de me plaindre de ce que vous n’avez pas pour moi la confiance qu’on doit à ses amis, dans les temps où ils nous sont le plus nécessaires ? De grâce, reprit précipitamment Madame de Luz, apprenez-moi vous-même ce qui se répand au sujet de M. de Luz. Madame, répondit M. de Saint-Géran, quoique j’aie peine à me persuader, surtout par l’accablement où je vous vois, que vous ignoriez l’état de son affaire, je vous dirai qu’on la regarde dans Paris comme très sérieuse, et devant bientôt finir par le plus grand malheur qui pût arriver et à vous et à moi. Quoi ! Monsieur, s’écria Madame de Luz, il y aurait à craindre pour la vie de mon mari, et l’on croit que le roi veut le faire périr ? Il est vrai que j’ai trouvé M. de Thurin peu prévenu en sa faveur, et c’était la cause de mes alarmes ; mais je ne croyais pas que mon malheur fût aussi assuré.

Madame de Luz ne voulut pas encore laisser soupçonner ce qui s’était passé entre elle et Thurin : elle aurait voulu se le cacher à elle-même. L’éclat, en pareil cas, est plus ordinaire aux fausses prudes qu’aux femmes vertueuses. Les prudes espèrent en recueillir une réputation dont elles sentent bien qu’elles ont besoin, peut-être même faire honneur à leurs charmes qui leur sont plus précieux que la vertu. Une femme raisonnable est effrayée de tout ce qui porte l’idée du crime. Elle craint qu’on ne soupçonne que l’espoir et la facilité aient enhardi l’insolence. Il y a au moins autant de vertu à ne pas éclater, et il y a certainement plus de pudeur.

Tandis que ces réflexions agitaient Madame De Luz : je crois, continua M. de Saint-Géran, qu’il n’y a pas un instant à perdre. Il faut dans le moment voir les juges. Il faut pressentir l’esprit du roi, employer tous nos amis, et ne rien oublier pour sauver un mari qui vous est cher, et à moi un ami respectable. Oui, madame, c’est en vain que l’amour voudrait me donner quelque espoir ; je ne vois plus M. de Luz comme un rival dont la vie est contraire au bonheur de mes jours, je ne vois que son malheur. Je serais trop heureux qu’il pût devoir son salut à mes soins. Je ne formerai point de souhaits indignes de vous et de moi. Je ne serais pas digne de vous aimer, si ma vertu ne m’était plus chère que vous-même. Je vais dans ce moment chez tous les juges, voir quelles mesures nous pouvons prendre ; et je viendrai demain vous en rendre compte.

Madame de Luz ne put s’empêcher d’être sensible à la générosité de M. de Saint-Géran. Elle lui fit les remerciements les plus tendres, et il sortit aussitôt. Lorsqu’elle fut seule, elle se livra à toute sa douleur. Elle comprit aisément que Thurin, n’ayant pu la faire consentir à ses infâmes désirs, était au désespoir de s’être inutilement déshonoré dans son esprit ; qu’il se livrait maintenant à son dépit et à sa rage ; et qu’il avait sans doute fait connaître au parlement et au roi les preuves qui condamnaient M. de Luz. Si Thurin n’eût été qu’un juge intègre et sévère, Madame de Luz n’aurait été qu’affligée ; mais elle ne pouvait s’empêcher de se livrer à toute son indignation et à toute sa fureur, quand elle envisageait que son mari n’était pas sacrifié à la justice du roi, mais qu’il devenait la victime d’un scélérat. Elle ne pouvait penser qu’en frémissant, que son mari serait devenu innocent, si elle eût voulu se rendre criminelle. Ce qui lui donnait encore plus d’horreur pour Thurin, était le procédé généreux de M. de Saint-Géran qu’elle aimait, dont elle était adorée ; et qui, loin de se prêter au moindre espoir qu’un amant ordinaire, avec une probité commune, aurait sans doute conçu dans une telle circonstance, faisait tous ses efforts pour assurer le salut de son rival, aux dépens d’un bonheur qu’il se serait reproché. Quelle différence la probité délicate met entre deux hommes qui ont les mêmes désirs ! Madame de Luz était donc tour à tour occupée du crime de Thurin, de la vertu de M Saint-Géran, et du malheur de son mari.

Cependant, à force d’admirer la générosité de M. de Saint-Géran, Madame de Luz crut s’apercevoir qu’elle en était trop touchée, elle se le reprocha : le malheur des âmes délicates est de se faire des scrupules. Elle craignit qu’une estime si réfléchie ne fût un désir caché, un espoir déguisé de pouvoir un jour être à M. de Saint-Géran ; elle s’imaginait avoir déjà trahi ce qu’elle devait à son mari. Ah ! Dit-elle, serait-ce donc l’amour et non pas la vertu qui m’a fait résister à Thurin ? Violerais-je mes devoirs quand je crois les remplir ? Ou ne sont-ils qu’un vain fantôme qui couvre les plus lâches sentiments ? N’est-ce point à M. de Saint-Géran que je sacrifie mon mari ? Est-ce lui, du moins, que je dois charger de son salut ? Dois-je m’en reposer sur sa générosité ? Non, je ne dois pas lui donner un si grand avantage sur moi. Allons plutôt implorer le secours de tous mes amis, me jeter aux pieds du roi ; et, s’il le faut, lui déclarer que Thurin est capable de faire périr mon mari, malgré son innocence ; lui découvrir à quel indigne prix il avait mis sa grâce. Essayons du moins ou de sauver mon mari, ou de perdre mon persécuteur. Madame De Luz passa la nuit dans ces agitations.

Le jour paraissait à peine, qu’elle demanda si M. de Saint-Géran n’avait envoyé personne ; on lui dit que non. Elle s’imagina qu’il ne s’était pas donné tous les soins qu’il lui avait promis ; que tant de négligence marquait peu d’intérêt ; et qu’elle ne devait rien attendre que d’elle-même. Elle délibéra quelque temps sur le parti qu’elle avait à prendre, et résolut enfin de faire encore une tentative auprès de Thurin. Elle sortit dans ce dessein, et se rendit chez lui. Elle apprit, en y entrant, que M. de Saint-Géran venait d’en sortir.

Thurin ne s’attendait guère qu’il dût recevoir la visite de Madame de Luz, après la hauteur, le mépris, et l’horreur qu’elle lui avait marqués en le quittant. Il croyait qu’elle sacrifierait plutôt la vie de son mari que de chercher à obtenir son salut d’un homme qui lui était si odieux. Il ne laissait pas de craindre, malgré la fermeté qu’il lui avait montrée, qu’elle n’allât en effet se jeter aux pieds du roi. Mais ses discours avaient fait trop d’impression sur l’esprit de Madame de Luz, pour qu’elle osât hasarder une pareille démarche : si elle ne réussissait pas, c’était perdre son mari sans ressource.

Thurin ressentit donc quelque joie lorsqu’on lui annonça Madame de Luz ; mais il n’abandonna pas son premier dessein, et il voulut dissimuler le plaisir qu’il avait de la revoir. Madame de Luz, en l’abordant, était pâle, tremblante, et si confuse qu’elle eut beaucoup de peine à s’exprimer. La vertu malheureuse est plus aisée à déconcerter que le crime ; et il n’y a peut-être pas de situation plus cruelle et plus humiliante pour une âme noble, que d’être réduite à demander une grâce à quelqu’un qu’on méprise.

Dois-je croire, lui dit-elle, monsieur, ce qu’on vient de m’annoncer ? Est-il vrai que vous ayez condamné mon mari ? Ah ! Je ne vois que trop que vous avez résolu sa perte. Moi ! Madame, reprit froidement Thurin ; je suis son juge et non pas sa partie. Je souhaiterais le trouver innocent, et c’est malgré moi que je condamne un coupable. Ah ! Monsieur, reprit Madame de Luz, vous trouviez hier qu’il vous était si facile de le sauver : qu’est-il survenu depuis qui rende sa mort nécessaire ? Madame, répliqua Thurin, vos scrupules sur votre devoir m’ont éclairé sur le mien ; et votre vertu a été pour moi une leçon d’intégrité. Un juge, reprit-elle, est-il donc un barbare qui ne puisse se relâcher de la rigueur des lois en faveur de l’humanité ! Madame, reprit encore Thurin, vous vous alarmez peut-être mal à propos, et M. de Luz peut bien être innocent. Hélas ! Dit Madame de Luz, vous ne le croyez pas ; et, quand il le serait, n’est-ce pas vous ?... mais la douleur m’aveugle, et je ne pense pas que je ne suis ici que pour vous fléchir, et non pour vous irriter. Ce n’est pas à moi, madame, répliqua Thurin, que doivent s’adresser vos supplications : voyez le roi ; c’est à nous à faire justice, et ce n’est qu’à lui qu’il appartient de faire grâce. Dans ce moment, Madame de Luz, suffoquée par les sanglots et fondant en larmes, tomba aux genoux de Thurin. Hélas ! Lui dit-elle, serez vous inexorable ? Ayez pitié de mon malheureux époux ; ayez pitié de l’état où vous me réduisez, mon sort est entre vos mains.

Madame de Luz était dans cet état lorsque Thurin, ne pouvant s’empêcher de rougir de voir une femme de cette naissance dans un abaissement si peu digne d’elle et de lui, la releva, et, la faisant asseoir, il se jeta lui-même à ses pieds. Vous voyez, madame, ce que peuvent vos charmes, puisqu’ils me font violer mon devoir. Devez-vous être surprise qu’ils aient égaré ma raison ? Oui, madame, je vous suis entièrement dévoué. Quoique le roi soupçonne une partie du crime de M. de Luz, quoique le public en porte le même jugement, et qu’il me soit d’autant plus dangereux de le rendre innocent, que je me perds sans ressource si le roi vient à savoir que j’ai trahi sa confiance, vos moindres désirs sont mes lois les plus sacrées : vous ne devez pas être inflexible à mon égard, lorsque je vous sacrifie tout. Mais je ne vous dissimule point que mon amour méprisé se changerait en fureur ; je perdrais M. de Luz : ne soyez pas insensible à sa perte et à l’amour le plus violent. Thurin, en prononçant ces paroles et toujours aux genoux de Madame de Luz, tâchait de porter ses entreprises plus loin. Madame de Luz, effrayée et tout en pleurs, voulut le repousser : ah ! Monsieur, s’écria-t-elle, qu’exigez-vous de moi ? Grand dieu ! Quelle est ma situation ! Mais Thurin tout en feu et devenu plus entreprenant : c’en est trop, dit-il, il faut ou satisfaire mes désirs, ou voir votre mari sur l’échafaud. L’infortunée Madame de Luz, malgré ses soupirs et ses larmes, malgré l’horreur que lui inspirait Thurin, vaincue par le malheur, fut forcée d’immoler au salut de son mari, la vertu, le devoir et l’amour ; et Thurin fut, dans ce moment, le plus heureux des hommes, s’il était possible de l’être dans le crime, et lorsque le cœur devrait être déchiré de mille remords.

Thurin se jeta ensuite aux pieds de Madame de Luz ; il lui prit les mains, et, ne cessant de les baiser, il lui fit mille protestations de ne vivre jamais que pour elle. Il se livra enfin à tous les transports qui n’appartiennent qu’à des amans heureux, c’est-à-dire à des amans aimés. Madame de Luz, devenue insensible à toutes les actions et à tous les discours de Thurin, n’y répondait que par les larmes les plus amères. Elle ne pouvait parler, les sanglots lui coupaient la voix. Elle n’osait le regarder. Elle n’osait plus lui faire de reproches ; elle ne s’en trouvait pas digne, et elle se livrait à toute sa douleur. Thurin ne la quitta que pour prendre sur son bureau les lettres de M. de Luz, et tout ce qui y avait rapport ; il les mit dans un portefeuille : voilà, lui dit-il, madame, tout ce qui pouvait décider le sort de M. de Luz. Mais ce n’est pas assez : je vais au Louvre ; je rendrai compte au roi de tout ce qui le regarde ; et je ne manquerai pas de le peindre comme l’homme le plus innocent, le sujet le plus fidèle, et à qui on ne saurait, par trop de grâces, faire oublier une prison injuste.

Madame de Luz, toujours fondant en larmes, ne répondait pas à ce discours. Quoique le salut de son mari eût été l’unique cause de son malheur, elle n’y paraissait plus sensible par la grandeur du prix qu’il lui avait coûté. Cependant Thurin continuant toujours à lui parler, elle revint enfin à elle, se leva, et, sans lui répondre, voulut sortir. Thurin essaya de la calmer, et lui demanda sa grâce ; mais Madame de Luz, s’efforçant de parler, et sa voix se faisant passage à travers mille sanglots : monsieur, lui dit-elle, n’abusez pas davantage de mon état ; de grâce, laissez-moi me retirer, et du moins vous cacher ma honte. Thurin craignant de l’affliger encore, ou peut-être quelques remords commençant à se faire sentir dans son cœur, et rougissant d’un bonheur dont il était si peu digne, il n’osa pas lui résister. Alors Madame de Luz, rappelant toute la fermeté qui pouvait cacher sa honte et le désordre où elle était, essuya ses larmes, prit le portefeuille qui était devant elle, et sortit. Elle cacha à ses gens le trouble de son âme le mieux qu’il lui fut possible.

Lorsqu’elle fut seule, ses larmes recommencèrent ; les sanglots la suffoquaient ; elle se livra à toute sa douleur. Elle envisagea ce qui venait de lui arriver ; il lui semblait que c’était un songe qu’elle ne pouvait se persuader. Elle ouvre ce fatal portefeuille, elle y trouve en effet les lettres de M. de Luz : elle les lit, et ne peut s’empêcher de les mouiller de ses larmes : elles lui rappelaient des idées trop funestes. Enfin, après avoir vu que Thurin lui avait remis les moindres papiers où le nom et l’écriture de M. de Luz se trouvaient, elle les brûla tous pour en dérober à jamais la connaissance. Heureuse si elle eût pu anéantir en même temps l’idée de son malheur, la douleur et les remords qui la dévoraient !

Tandis que Madame de Luz se livrait à son désespoir, M. de Saint-Géran n’était occupé que du sort de M. de Luz, et du soin de le sauver. Il était allé, le jour précédent, pour voir Thurin, et n’avait pu lui parler. Il y était retourné le lendemain matin. Thurin ne lui donna pas une longue audience ; et, sans laisser pénétrer ses sentiments, lui dit, pour toute réponse, qu’il était parfaitement instruit de l’affaire de M. de Luz, et que dès ce jour même il en rendrait compte au roi. M. de Saint-Géran, ne pouvant pas le faire expliquer davantage, sortit un moment auparavant que Madame de Luz y arrivât. Il résolut d’aller au Louvre pour savoir quel serait le succès du rapport que Thurin devait faire au roi. Il y avait déjà quelque temps qu’il y était, lorsqu’il vit arriver Thurin au lever. En effet, aussitôt que Madame de Luz l’eut quitté, il se rendit auprès du roi pour tenir la parole qu’il lui avait donnée. Le roi l’ayant aperçu, lui demanda s’il avait quelque chose de nouveau à lui apprendre. Oui, sire, répondit-il, je suis maintenant en état de rendre compte de toute la suite de l’affaire du maréchal de Biron à votre majesté, s’il lui plaît de m’accorder un moment d’audience particulière.

Le roi, qui avait cette affaire fort à cœur, ayant fini de s’habiller, donna ordre à Thurin de le suivre dans son cabinet, où étant seul avec lui : sire, lui dit-il, votre majesté ayant donné aux rebelles de son royaume un exemple de justice en la personne du maréchal de Biron, j’ai examiné avec soin quels indices on pourrait trouver dans les papiers du maréchal : j’aurais soupçonné la fidélité du baron de Luz par les liaisons étroites qu’il paraissait avoir avec lui ; mais, après l’examen le plus exact, non seulement je n’ai rien trouvé qui chargeât le baron ; mais il y a des preuves de son innocence. Le maréchal gardait des copies des lettres qu’il écrivait : en voici plusieurs adressées à Picoti, son agent à Bruxelles, qui sont absolument la justification du baron de Luz. Le roi les prit, les lut, et vit que le maréchal mandait à Picoti que la seule personne qui l’embarrassait et qui l’inquiétait pour l’exécution de son projet, était le baron de Luz ; que c’était un homme extrêmement attaché à son devoir, et qui, dans les guerres civiles, était un des plus déterminés royalistes ; qu’il était difficile qu’on pût donner passage aux espagnols par la Bourgogne, sans que le baron en fût instruit et en avertît la cour ; qu’au surplus, on pourrait s’en défaire et l’immoler au secret de la conjuration, lorsqu’il serait temps d’agir.

Ces lettres avaient effectivement été écrites par le maréchal de Biron avant qu’il eût séduit le baron de Luz, et dans le temps où il désespérait d’y réussir. Vous voyez par là, sire, reprit Thurin, que non seulement le baron de Luz n’était pas instruit de l’intrigue ; mais que sa présence en Bourgogne a peut-être empêché qu’elle n’éclatât, et que, pour en assurer le succès, on en voulait même à ses jours. Je crois donc que votre majesté, après avoir satisfait à sa prudence en le faisant arrêter, doit aujourd’hui reconnaître sa fidélité en lui faisant rendre sa liberté.

C’est assurément, dit le roi, la moindre chose que je lui doive quant à présent : je ne prétends pas m’acquitter à si peu de frais ; et je veux lui faire oublier, à force de bienfaits, ce que la malheureuse nécessité m’a obligé de lui faire souffrir. C’en est assez, M. de Thurin, ajouta le roi ; je ne veux pas que vous poussiez vos recherches plus loin. Puisque le baron de Luz est innocent, et qu’il était le seul homme considérable dont la conduite méritât mon attention, ce n’est pas la peine de rechercher les autres, qui auront sans doute plutôt été séduits que malintentionnés pour l’état, et dont ma clémence fera des sujets d’autant plus fidèles, qu’ils croiront, par la tranquillité où je les laisserai, qu’ils n’ont pas même été soupçonnés. Ils ne sont pas à craindre ; et, puisque je leur pardonne, je ne veux pas même les connaître, afin de les traiter comme le reste de mes sujets. Que cette affaire soit donc absolument ensevelie : je me charge du comte d’Auvergne. Pour vous, allez promptement faire rendre la liberté au baron de Luz, et l’assurer de mes bontés.

C’est ainsi que l’adroit Thurin était également propre à servir ou à nuire, suivant ses intérêts ou ses plaisirs. Sire, dit-il, le marquis de Saint-Géran, ami particulier du baron de Luz, est dans l’antichambre ; vous ne sauriez donner la commission d’aller faire sortir le baron à quelqu’un qui y soit plus sensible. Tant mieux, répondit le roi, j’estime Saint-Géran ; qu’on le fasse entrer. M. de Saint-Géran, extrêmement surpris, parut devant le roi. Je vous sais bon gré, lui dit le roi, d’être demeuré attaché à votre ami dans sa disgrâce. Allez, de ma part, lui rendre la liberté. Le marquis de Saint-Géran, transporté de joie, remercia le roi d’avoir bien voulu le choisir pour cette commission. L’ordre fut expédié sur-le-champ, et M. de Saint-Géran partit en répandant cette nouvelle. Tous ceux qui étaient restés amis de M. de Luz, ou qui crurent qu’il était permis de le redevenir, partirent avec lui. D’autres se récrièrent sur la justice du roi, sur l’innocence du baron, et disaient qu’ils ne l’avaient jamais soupçonné d’être criminel ; que tôt ou tard la vérité perce, et que l’innocence triomphe. Enfin les courtisans de ce temps-là pensaient et parlaient comme ceux d’aujourd’hui.

 

À suivre ou retour