Chapitre VI

Depuis le 21 septembre 1792 jusqu’au 21 janvier 1793.

Premières mesures de la Convention. — Manière dont elle est composée. — Rivalité des Girondins et des Montagnards. — Force et vues de ces deux partis. — Robespierre ; les Girondins l' accusent d’aspirer à la dictature. — Marat. — Nouvelle accusation de Robespierre par Louvet ; défense de Robespierre ; la Convention passe à l’ordre du jour. — Les Montagnards, sortis victorieux de cette lutte, demandent le jugement de Louis XVI. — Opinions des partis à cet égard. — La Convention décide que Louis XVI sera jugé, et le sera par elle. — Louis XVI au Temple ; ses réponses en présence de la Convention ; sa défense ; sa condamnation ; courage et sérénité de ses derniers instants. — Ce qu’il avait et ce qui lui manquait comme roi.

La Convention se constitua le 20 septembre 1792, et ouvrit ses délibérations le 21. Dès la première séance, elle abolit la royauté et proclama la république. Le 22, elle s’appropria la révolution en déclarant qu’elle ne daterait plus de l’an IV de la liberté, mais de l’an Ier de la république française. Après ces premières mesures votées d’acclamation et avec une sorte de rivalité de démocratie et d’enthousiasme par les deux partis qui s’étaient divisés à la fin de l’assemblée législative, la Convention, au lieu de commencer ses travaux, se livra à des querelles intestines. Les Girondins et les Montagnards, avant de constituer la nouvelle révolution, voulurent savoir auxquels d’entre eux elle appartiendrait, et les énormes dangers de leur position ne prévinrent pas leur lutte. Ils avaient à craindre plus que jamais les efforts de l’Europe. L’Autriche, la Prusse et quelques princes d’Allemagne ayant attaqué la France avant le 10 août, il y avait tout lieu de croire que les autres souverains se déclareraient contre elle après la chute de la monarchie, la détention de Louis XVI et les massacres de septembre. Dans l’intérieur, le nombre des ennemis de la révolution était augmenté. Il fallait joindre aux partisans de l’ancien régime, de la noblesse et du clergé les partisans de la royauté constitutionnelle, ceux pour qui le sort de Louis XVI était le sujet d’une vive sollicitude et ceux qui ne croyaient pas la liberté possible sans règle et sous l’empire de la multitude. Au milieu de tant d’obstacles et d’adversaires, dans un moment où ce n’était pas trop de leur union, même pour combattre, la Gironde et la Montagne s’attaquèrent avec le plus inexorable acharnement. Il est vrai que ces deux partis étaient incompatibles, et que leurs chefs ne pouvaient pas se rapprocher : tant il y avait de motifs d’éloignement dans leur rivalité de domination et dans leurs desseins !

Les Girondins avaient été forcés, par les événements, d’être républicains. Ce qui leur convenait le mieux, c’était de rester constitutionnels. La droiture de leurs intentions, leur dégoût de la multitude, leur répugnance pour les moyens violents et surtout la prudence qui conseillait de ne tenter que ce qui était possible, tout leur en faisait une loi ; mais il ne leur avait pas été libre de demeurer tels qu’ils s’étaient montrés d’abord. Ils avaient suivi la pente qui les entraînait à la république, et ils s’étaient habitués peu à peu à cette forme de gouvernement. Quoiqu’ils la voulussent aujourd’hui avec ardeur et de bonne foi, ils sentaient combien il serait difficile de l’établir et de la consolider. La chose leur paraissait grande et belle ; mais ils voyaient que les hommes manquaient à la chose. La multitude n’avait ni les lumières ni les moeurs qui convenaient à ce mode d’administration publique. La révolution opérée par l’assemblée constituante était aussi légitime en raison de ce qu’elle était possible que de ce qu’elle était juste : elle avait sa constitution et ses citoyens. Mais une nouvelle révolution, qui appellerait à la conduite de l’état la classe inférieure, ne pouvait pas être durable. Elle devait blesser trop d’intérêts, et n’avoir que des défenseurs momentanés, la classe inférieure pouvant bien intervenir pendant une crise, mais ne le pouvant pas toujours. Cependant c’était sur elle qu’il fallait s’appuyer en consentant à cette seconde révolution. Les Girondins ne le firent point, et ils se trouvèrent placés dans une position tout à fait fausse ; ils perdirent l’assistance des constitutionnels sans se donner celle des démocrates, et ils n’eurent ni le haut ni le bas de la société. Aussi ne formèrent-ils qu’un demi parti qui fut vite abattu, parce qu’il était sans racine. Les Girondins, après le 10 août, furent entre la classe moyenne et la multitude, ce que les monarchiens, ou le parti Necker et Mounier, avaient été, après le 24 juillet, entre les classes privilégiées et la bourgeoisie.

La Montagne, au contraire, voulait la république avec le peuple. Les chefs de ce parti, offusqués du crédit des Girondins, cherchaient à les abattre et à les remplacer. Ils étaient moins éclairés, moins éloquents, mais plus habiles, plus décidés et nullement scrupuleux dans leurs moyens. La démocratie la plus extrême leur semblait le meilleur des gouvernements ; et ce qu’ils appelaient le peuple, c’est-à-dire la classe inférieure, était l’objet de leurs flatteries continuelles et d’une sollicitude non moins ardente qu’intéressée. Nul parti n’était plus dangereux, mais nul n’était plus conséquent : il travaillait pour ceux avec lesquels il combattait. Dès l’ouverture de la Convention, les Girondins avaient occupé la droite, et les Montagnards la crête de la gauche, d’où leur vint le nom sous lequel nous les désignons. Les Girondins étaient les plus forts dans l’assemblée : en général les élections des départements avaient été dans leur sens. Un grand nombre des députés de l’assemblée législative avait été réélu ; et comme, dans ce temps, les liaisons font beaucoup, tous les membres qui avaient été unis à la députation de la Gironde ou à la commune de Paris avant le 10 août, revenaient avec les mêmes opinions. D’autres arrivaient sans système, sans parti, sans attachement, sans inimitié : ils formèrent ce qu’on appela à cette époque la Plaine ou le Marais. Cette réunion, désintéressée dans les luttes de la Gironde et de la Montagne, se rangea du côté le plus juste tant qu’il lui fut permis d’être modérée, c’est-à-dire tant qu’elle ne craignit pas pour elle-même.

La Montagne était composée des députés de Paris qui avaient été élus sous l’influence de la commune du 10 août, et de quelques républicains très prononcés des départements : elle se recruta ensuite de ceux que les événements exaltèrent, ou que la peur lui associa. Mais, quoique inférieure en nombre dans la Convention, elle n’en était pas moins très puissante, même à cette époque. Elle régnait dans Paris ; la commune lui était dévouée, et la commune était parvenue à se faire la première autorité de l’état. Les Montagnards avaient tenté de maîtriser les départements de la France en établissant entre la municipalité de Paris et les autres municipalités une correspondance de desseins et de conduite ; ils n’avaient pourtant pas complètement réussi, et les départements étaient en très grande partie favorables à leurs adversaires, qui cultivaient leurs bonnes dispositions au moyen de brochures et de journaux envoyés par le ministre Roland, dont les Montagnards nommaient la maison un bureau d’esprit public et les amis des intrigants. Mais, outre l’affiliation des communes, qui tôt ou tard devait leur réussir, ils avaient l’affiliation des Jacobins. Ce club, le plus influent, comme le plus ancien et le plus étendu, changeait d’esprit à chaque crise, sans changer de nom ; c’était un cadre tout prêt pour les dominateurs qui en excluaient les dissidents. Celui de Paris était la métropole du jacobinisme, et gouvernait presque souverainement les autres. Les Montagnards s’en étaient rendus maîtres ; ils en avaient déjà éloigné les Girondins à force de dénonciations et de dégoûts, et ils y avaient remplacé les membres tirés de la bourgeoisie par des Sans-Culottes. Il ne restait aux Girondins que le ministère, qui, contrarié par la commune, était impuissant dans Paris. Les Montagnards disposaient, au contraire, de toute la force effective de la capitale, de l’esprit public par les Jacobins, des sections et des faubourgs par les Sans-Culottes, enfin des insurrections par la municipalité.

La première mesure des partis, après avoir décrété la république, fut de se combattre. Les Girondins étaient indignés des massacres de septembre, et ils voyaient avec horreur sur les siéges de la Convention des hommes qui les avaient conseillés ou prescrits. Deux entre autres leur inspiraient plus d’antipathie ou de dégoût : Robespierre, qu’ils croyaient aspirer à la tyrannie, et Marat, qui, depuis le commencement de la révolution, s’était fait, dans ses feuilles, l’apôtre du meurtre. Ils dénoncèrent Robespierre avec plus d’animosité que de prudence ; il n’était pas encore redoutable au point d’encourir une accusation de dictature. Ses ennemis, en lui reprochant des desseins alors invraisemblables et, dans tous les cas, impossibles à prouver, augmentèrent eux-mêmes sa popularité et son importance. Robespierre, qui a joué un rôle si terrible dans notre révolution, commençait à figurer en première ligne. Jusque-là, malgré tous ses efforts, il avait eu des supérieurs dans son propre parti : sous la constituante, les fameux chefs de cette assemblée ; sous la législative, Brissot et Pétion ; au 10 août, Danton. à ces diverses époques, il s’était déclaré contre ceux dont la renommée ou la popularité l’offusquait. Au milieu des personnages célèbres de la première assemblée, ne pouvant se faire remarquer que par la singularité de ses opinions, il s’était montré réformateur exagéré ; pendant la seconde, il s’était fait constitutionnel, parce que ses rivaux étaient novateurs, et il avait discouru en faveur de la paix aux Jacobins, parce que ses rivaux demandaient la guerre ; depuis le 10 août, il s’étudiait, dans ce club, à perdre les Girondins et à supplanter Danton, associant toujours la cause de sa vanité à celle de la multitude. Cet homme, dont les talents étaient ordinaires et le caractère vain, dut à son infériorité de paraître des derniers, ce qui est un grand avantage en révolution, et il dut à son ardent amour-propre de viser au premier rang, de tout faire pour s’y placer, de tout oser pour s’y soutenir. Robespierre avait des qualités pour la tyrannie : une âme nullement grande, il est vrai, mais peu commune ; l’avantage d’une seule passion, les dehors du patriotisme, une réputation méritée d’incorruptibilité, une vie austère et nulle aversion pour le sang.

Il fut une preuve qu’au milieu des troubles civils, ce n’est pas avec son esprit qu’on fait sa fortune politique, mais bien avec sa conduite, et que la médiocrité qui s’obstine est plus puissante que le génie qui s’interrompt. Il faut dire aussi que Robespierre avait l’appui d’une secte immense et fanatique, dont il avait demandé le gouvernement et soutenu les principes depuis la fin de la constituante. Cette secte tirait son origine du dix-huitième siècle, dont elle représentait certaines opinions. Elle avait pour symbole en politique la souveraineté absolue du contrat social de J.-J. Rousseau, et en croyance le déisme de la profession de foi du vicaire savoyard ; elle parvint plus tard à les réaliser un moment dans la constitution de 93 et dans le culte de l’être suprême. Il y a eu, dans les diverses époques de la révolution, plus de système et de fanatisme qu’on ne l’a cru. Soit que les Girondins prévissent de loin la domination de Robespierre, soit plutôt qu’ils se laissassent entraîner par leur ressentiment, ils l’accusèrent du crime le plus grave pour des républicains. Paris était agité par l’esprit de faction : les Girondins voulurent porter une loi contre ceux qui provoquaient aux désordres, aux violences, et donner en même temps à la Convention une force indépendante et prise dans les quatre-vingt-trois départements. Ils firent nommer une commission chargée de présenter un rapport à ce sujet. La Montagne attaqua cette mesure comme injurieuse pour Paris ; la Gironde la défendit, en signalant un projet de triumvirat formé par la députation de Paris. Je suis né à Paris, dit alors Osselin ; je suis député de cette ville. On annonce un parti élevé dans son sein, qui veut la dictature, des triumvirs, des tribuns. Je déclare, moi, qu’il faut être profondément ignorant ou profondément scélérat pour avoir conçu un semblable projet. Qu’anathème soit lancé contre celui de la députation de Paris qui osera concevoir une pareille idée !Oui, s’écria Rebecqui, de Marseille, oui, il existe dans cette assemblée un parti qui aspire à la dictature, et le chef de ce parti, je le nomme, c’est Robespierre ! Voilà l’homme que je vous dénonce.

Barbaroux appuya cette dénonciation de son témoignage ; il avait été un des principaux auteurs de 10 août ; il était le chef des Marseillais, et il possédait une assez grande influence dans le Midi. Il assura qu’à l’époque du 10 août, les Marseillais étant recherchés par les deux partis qui partageaient la capitale, on le fit venir chez Robespierre ; que là on lui dit de se rallier aux citoyens qui avaient acquis le plus de popularité, et que Panis lui désigna nommément Robespierre comme l’homme vertueux qui devait être le dictateur de la France. Barbaroux était un homme d’action. Le côté droit comptait quelques membres qui pensaient, comme lui, qu’il fallait vaincre leurs adversaires sous peine d’être vaincus par eux. Ils voulaient qu’en se servant de la Convention contre la commune on opposât les départements à Paris, et qu’on ne ménageât point, pendant qu’ils étaient faibles, des ennemis auxquels, sans cela, on donnerait le temps de devenir forts. Mais le plus grand nombre craignait une rupture, et répugnait aux mesures énergiques.

L’accusation contre Robespierre n’eut pas de suite ; mais elle retombait sur Marat, qui avait conseillé la dictature dans son journal de l’ami du peuple et préconisé les massacres. Lorsqu’il parut à la tribune pour se justifier, un mouvement d’horreur saisit l’assemblée. À bas ! à bas ! s’écria-t-on de toutes parts. Marat reste imperturbable. Dans un moment de silence : J’ai dans cette assemblée, dit-il, un grand nombre d’ennemis personnels. — Tous ! Tous !je les rappelle à la pudeur ; je les exhorte à s’interdire les clameurs furibondes et les menaces indécentes contre un homme qui a servi la liberté et eux-mêmes beaucoup plus qu’ils ne pensent ; qu’ils sachent écouter une fois ! et cet homme exposa au milieu de la Convention, stupéfaite de son audace et de son sang-froid, ce qu’il pensait des proscriptions et de la dictature. Pendant longtemps il avait fui, de souterrain en souterrain, l’animadversion publique et les mandats d’arrêt lancés contre lui. Ses feuilles sanguinaires paraissaient seules ; il y demandait des têtes, et il préparait la multitude aux massacres de septembre.

Il n’y a pas de folie qui ne puisse tomber dans la tête d’un homme, et, ce qu’il y a de pis, qui ne puisse être réalisée un moment. Marat était possédé de plusieurs idées fixes. La révolution avait des ennemis, et selon lui, pour qu’elle durât, elle ne devait pas en avoir ; il ne trouvait dès lors rien de plus simple que de les exterminer et de nommer un dictateur, dont les fonctions se borneraient à proscrire ; il prêchait hautement ces deux mesures, avec une cruauté cynique, ne ménageant pas plus les convenances que la vie des hommes, et méprisant comme des esprits faibles tous ceux qui appelaient ses projets atroces, au lieu de les trouver profonds. La révolution a eu des acteurs tout aussi sanguinaires que lui, mais aucun n’a exercé une plus funeste influence sur son époque. Il a dépravé la morale des partis, déjà assez peu juste, et il a eu les deux idées que le comité de salut public a réalisées plus tard par ses commissaires ou par son gouvernement, l’extermination en masse et la dictature. L’accusation de Marat n’eut pas de suite non plus ; il inspirait plus de dégoût, mais moins de haine que Robespierre. Les uns ne voyaient en lui qu’un fou ; les autres regardaient ces débats comme des querelles de parti, et non comme un objet d’intérêt pour la république. D’ailleurs, il paraissait dangereux d’épurer la Convention ou de décréter d’accusation un de ses membres, et c’était un pas difficile à franchir, même pour les partis. Danton ne disculpait point Marat : je ne l’aime pas, disait-il ; j’ai fait l’expérience de son tempérament : il est volcanique, acariâtre et insociable. Mais pourquoi chercher dans ce qu’il écrit le langage d’une faction ? L’agitation générale a-t-elle une autre cause que le mouvement même de la révolution ? Robespierre assurait, de son côté, qu’il connaissait peu Marat ; qu’avant le 10 août il n’avait eu avec lui qu’une seule conversation, après laquelle Marat, dont il n’approuvait pas les opinions violentes, avait trouvé ses vues politiques tellement étroites qu’il avait écrit dans son journal qu’il n’avait ni les vues ni l’audace d’un homme d’état. Mais c’était lui qui était l’objet d’un déchaînement plus grand, parce qu’on le redoutait davantage.

La première accusation de Rebecqui et de Barbaroux n’avait pas réussi. Peu de temps après, le ministre Roland fit un rapport sur l’état de la France et sur celui de Paris ; il y dénonça les massacres de septembre, les empiétements de la commune, les menées des agitateurs. Lorsqu’on rend, disait-il, odieux ou suspects les plus sages et les plus intrépides défenseurs de la liberté, lorsque les principes de la révolte et du carnage sont hautement professés, applaudis dans les assemblées, et que des clameurs s’élèvent contre la Convention elle-même, je ne puis plus douter que les partisans de l’ancien régime ou de faux amis du peuple, cachant leur extravagance ou leur scélératesse sous un masque de patriotisme, n’aient conçu le plan d’un renversement, dans lequel ils espèrent s’élever sur des ruines et des cadavres, goûter le sang, l’or et l’atrocité ! Il cita, à l’appui de son rapport, une lettre dans laquelle le vice-président de la seconde section du tribunal criminel lui apprenait que lui et les plus illustres des Girondins étaient menacés ; que, selon l’expression de leurs ennemis, il fallait encore une nouvelle saignée, et que ces hommes ne voulaient entendre parler que de Robespierre.

À ces mots, celui-ci court se justifier à la tribune : personne, dit-il, n’osera m’accuser en face. — Moi, s’écria Louvet, un des hommes les plus résolus de la Gironde. Oui, Robespierre, poursuivit-il en fixant sur lui son ardent regard, c’est moi qui t’accuse. Robespierre, dont la contenance avait été assurée jusque-là, fut ému ; il s’était une fois mesuré aux Jacobins avec ce redoutable adversaire, qu’il savait spirituel, impétueux et sans ménagement. Louvet prit aussitôt la parole, et, dans une improvisation des plus éloquentes, il ne ménagea ni les actions ni les noms ; il suivit Robespierre aux Jacobins, à la commune, à l’assemblée électorale, calomniant les meilleurs patriotes ; prodiguant les plus basses flatteries à quelques centaines de citoyens, d’abord qualifiés le peuple de Paris, puis absolument le peuple, puis le souverain ; répétant l’éternelle énumération de ses propres mérites, de ses perfections, de ses vertus, et ne manquant jamais, après avoir attesté la force, la grandeur, la souveraineté du peuple, de protester qu’il était peuple aussi. Il le montra se cachant au 10 août, et dominant ensuite les conjurés de la commune. Il en vint alors aux massacres de septembre ; il s’écria : elle est à tous, la révolution du 10 août ; et il ajouta en s’adressant à quelques Montagnards de la commune : mais celle du 2 septembre, elle est à vous ; elle n’est qu’à vous ! Et vous-mêmes, ne vous en êtes-vous pas glorifiés ? Eux-mêmes, avec un mépris féroce, ne nous désignaient que comme les patriotes du 10 août ! Avec un féroce orgueil ils se qualifiaient les patriotes du 2 septembre ! Ah ! Qu’elle leur reste, cette distinction digne du courage qui leur est propre ; qu’elle leur reste pour notre justification durable et pour leur long opprobre ! Ces prétendus amis du peuple ont voulu rejeter sur le peuple de Paris les horreurs dont la première semaine de septembre fut souillée... Ils l’ont indignement calomnié. Il sait combattre, le peuple de Paris ; il ne sait point assassiner ! Il est vrai qu’on le vit tout entier devant le château des Tuileries, dans la magnifique journée du 10 août ; il est faux qu’on l’ait vu devant les prisons, dans l’horrible journée du 2 septembre. Dans leur intérieur, combien les bourreaux étaient-ils ! Deux cents, pas deux cents peut-être ; et au dehors que pouvait-on compter de spectateurs attirés par une curiosité vraiment incompréhensible ? Le double tout au plus. Mais, a-t-on dit, si le peuple n’a pas participé à ces meurtres, pourquoi ne les a-t-il pas empêchés ?pourquoi ? Parce que l’autorité tutélaire de Pétion était enchaînée, parce que Roland parlait en vain, parce que le ministre de la justice, Danton, ne parlait pas... Parce que les présidents des quarante-huit sections attendaient des réquisitions que le commandant général ne fit point, parce que des officiers municipaux, couverts de leurs écharpes, présidaient à ces atroces exécutions. — mais l’assemblée législative ?l’assemblée législative ! Représentants du peuple, vous la vengerez ! L’impuissance où vos prédécesseurs étaient réduits est, à travers tant de crimes, le plus grand de ceux dont il faut punir les forcenés que je vous dénonce ; et, revenant à Robespierre, Louvet signala son ambition, ses menées, son extrême ascendant sur la populace, et termina cette fougueuse philippique par une série de faits dont chacun était précédé de cette menaçante formule : Robespierre, je t’accuse !

Louvet descendit de la tribune au milieu des applaudissements ; Robespierre y monta pour se justifier, pâle et accompagné de murmures. Soit trouble, soit crainte des préventions, il demanda huit jours. Le moment arrivé, il parut moins en accusé qu’en triomphateur ; il repoussa avec ironie les reproches de Louvet et se livra à une longue apologie de lui-même. Il faut convenir que, les faits étant vagues, il eut de la peine à les atténuer ou à les détruire. Les tribunes étaient postées pour l’applaudir ; la Convention elle-même, qui voyait dans cette accusation une querelle d’amour-propre et qui ne redoutait point, selon Barrère, un homme d’un jour, un petit entrepreneur d’émeutes, était disposée à mettre fin à ces débats. Aussi, lorsque Robespierre dit en terminant : pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions personnelles ; j’ai renoncé au facile avantage de répondre aux calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables ; j’ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je renonce à la juste vengeance que j’aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs ; je n’en demande point d’autre que le retour de la paix et le triomphe de la liberté ! Il fut applaudi, et la Convention passa à l’ordre du jour. Vainement Louvet voulut répliquer, il ne put pas l’obtenir ; Barbaroux s’offrit tout aussi vainement pour accusateur, et Lanjuinais combattit l’ordre du jour sans que la discussion fût reprise. Les Girondins eux-mêmes l’appuyèrent ; ils commirent une faute en entamant l’accusation et une autre en ne la soutenant point. Les Montagnards l’emportèrent, puisqu’ils ne furent point vaincus, et Robespierre fut rapproché du rôle dont il était si éloigné. On est bientôt, en révolution, ce qu’on est cru être ; et le parti montagnard le prit pour son chef, parce que les Girondins le poursuivirent comme tel.

Mais ce qui était plus important encore que les attaques personnelles, c’étaient les discussions publiques sur l’établissement et la conduite des autorités et des partis. Les Girondins échouèrent non seulement contre les individus, mais contre la commune. Aucune de leurs mesures ne réussit ; elles furent mal proposées ou mal soutenues. Ils auraient dû renforcer le gouvernement, remplacer la municipalité, se maintenir aux Jacobins et les dominer, gagner la multitude ou prévenir son action ; et ils ne firent rien de tout cela. L’un d’entre eux, Buzot, proposa de donner à la Convention une garde de trois mille hommes tirés des départements. Ce moyen, qui devait au moins maintenir l’assemblée indépendante, ne fut pas assez fortement réclamé pour être admis. Ainsi les Girondins attaquèrent les Montagnards sans les avoir affaiblis, la commune sans la soumettre, les faubourgs sans les annuler. Ils irritèrent Paris en invoquant l’assistance des départements, sans toutefois se la donner, agissant ainsi contre les règles de la prudence la plus commune ; car il est plus sûr de faire une chose que d’en menacer. Leurs adversaires profitèrent habilement de cette circonstance. Ils répandirent sourdement une opinion qui ne pouvait que compromettre les Girondins ; c’est qu’ils voulaient transporter la république dans le Midi, et abandonner le reste de l’empire. Alors commença ce reproche de fédéralisme si fatal depuis. Les Girondins le dédaignèrent, parce qu’ils n’en prévirent pas les dangers ; mais il devait s’accréditer à mesure qu’ils deviendraient plus faibles et leurs ennemis plus audacieux. Ce qui y avait donné lieu était d’abord le projet de se défendre derrière la Loire, et de transférer dans le Midi le gouvernement, si le Nord était envahi et Paris forcé ; ensuite la prédilection qu’ils montraient pour les provinces et leur déchaînement contre les agitateurs de la capitale. Il fut aisé à leurs adversaires de dénaturer ce projet de défense en changeant l’époque dans laquelle il avait été conçu, et de trouver dans la désapprobation des actes désordonnés d’une ville le dessein de liguer contre elle toutes les autres villes de l’état. Aussi les Girondins furent désignés à la multitude comme des fédéralistes. Pendant qu’ils dénonçaient la commune et qu’ils accusaient Robespierre et Marat, les Montagnards faisaient décréter l’unité et l’indivisibilité de la république. C’était là une manière de les attaquer, et de faire planer sur eux le soupçon, quoiqu’ils adhérassent à ces propositions avec tant d’empressement qu’ils semblaient regretter de ne les avoir pas faites eux-mêmes.

Un acte déplorable, en apparence étranger aux débats de ces deux partis, servit encore mieux les Montagnards. Déjà enhardis par les fausses tentatives qui avaient été dirigées contre eux, ils n’attendaient qu’une occasion pour devenir assaillants à leur tour. La Convention était fatiguée de ces longues discussions : ceux de ses membres qu’elles ne concernaient point, ceux mêmes, dans les deux partis, qui n’étaient pas au premier rang, éprouvaient le besoin de la concorde et voulaient qu’on s’occupât de la république. Il y eut une trêve apparente, et l’attention de l’assemblée se porta un moment sur la constitution nouvelle, que le parti montagnard fit abandonner pour statuer sur le sort du monarque déchu. En cela, les chefs de l’extrême gauche furent poussés par plusieurs motifs : ils ne voulaient pas que les Girondins et les modérés de la Plaine, qui dirigeaient le comité de constitution, les uns par Pétion, Condorcet, Brissot, Vergniaud, Gensonné, les autres par Barrère, Sieyès, Thomas Payne, organisassent la république. Ils auraient établi le régime de la bourgeoisie, en le rendant un peu plus démocratique que celui de 1791, tandis qu’ils aspiraient, eux, à constituer la multitude. Mais ils ne pouvaient parvenir à leurs fins qu’en dominant, et ils ne pouvaient obtenir la domination qu’en prolongeant l’état révolutionnaire de la France. Outre ce besoin d’empêcher l’établissement de l’ordre légal par un coup d’état terrible, comme la condamnation de Louis XVI, qui ébranlât toutes les passions, qui ralliât à eux les partis violents, en les montrant les intraitables gardiens de la république, ils espéraient faire éclater les sentiments des Girondins, qui ne cachaient pas leur désir de sauver Louis XVI, et les perdre ainsi auprès de la multitude. Il y eut, sans aucun doute, un certain nombre de Montagnards qui, dans cette circonstance, agirent de bonne foi et uniquement en républicains, aux yeux desquels Louis XVI paraissait coupable à l’égard de la révolution ; et un roi détrôné était dangereux pour une démocratie naissante. Mais ce parti se fût montré moins inexorable s’il n’avait pas eu à perdre la Gironde en même temps que Louis XVI.

Depuis quelque temps on disposait au dehors les esprits à son jugement. Le club des Jacobins retentissait d’invectives contre lui ; on répandait les bruits les plus injurieux sur son caractère ; on demandait sa condamnation pour l’affermissement de la liberté. Les sociétés populaires des départements écrivaient des adresses à la Convention dans le même sens ; les sections se présentaient à la barre de l’assemblée ; et l’on faisait défiler dans son sein, sur des brancards, des hommes blessés au 10 août et qui venaient crier vengeance contre Louis Capet. On ne désignait plus Louis XVI que par ce nom de l’ancien chef de sa race, croyant avoir remplacé son titre de roi par son nom de famille.

Les motifs de parti et les animosités populaires se réunissaient contre ce malheureux prince. Ceux qui, deux mois auparavant, auraient repoussé l’idée de lui faire subir une autre peine que celle de la déchéance étaient plongés dans la stupeur : tant on perd vite, en temps de crise, le droit de défendre son opinion ! La découverte de l’armoire de fer redoubla surtout le fanatisme de la multitude et affaiblit les défenseurs du roi. Après le 10 août, on avait trouvé, dans les bureaux de la liste civile, des pièces qui prouvaient les relations secrètes entretenues par Louis XVI avec les princes mécontents, l’émigration et l’Europe. Dans un rapport, ordonné par l’assemblée législative, on l’avait accusé du dessein de trahir l’état et de renverser la révolution. On lui avait reproché d’avoir écrit, le 16 avril 1791, à l’évêque de Clermont, que, s’il recouvrait sa puissance, il rétablirait l’ancien gouvernement et le clergé dans l’état où ils étaient auparavant ; de n’avoir, plus tard, proposé la guerre que pour accélérer la marche de ses libérateurs ; d’avoir été en correspondance avec des hommes qui lui écrivaient : la guerre forcera toutes les puissances à se réunir contre les factieux et les scélérats qui tyrannisent la France, pour que leur châtiment serve bientôt d’exemple à tous ceux qui seraient tentés de troubler la paix des empires... Vous pouvez compter sur cent cinquante mille hommes, tant Prussiens qu’Autrichiens et impériaux, et sur une armée de vingt mille émigrés ; d’avoir été d’accord avec ses frères, qu’il désapprouvait par ses démarches publiques ; enfin, de n’avoir cessé de combattre la révolution.

De nouvelles pièces vinrent à l’appui de toutes ces accusations. Il existait aux Tuileries, derrière un panneau de lambris, un trou pratiqué dans le mur et fermé par une porte de fer. Cette armoire secrète fut indiquée au ministre Roland, et l’on y trouva des preuves de tous les complots et de toutes les intrigues de la cour contre la révolution ; des projets tendant à renforcer le pouvoir constitutionnel du roi avec les chefs populaires, à ramener l’ancien régime avec les aristocrates ; les manoeuvres de Talon, les arrangements avec Mirabeau ; les propositions acceptées de Bouillé sous la constituante, et quelques nouvelles trames sous la législative. Cette découverte augmenta le déchaînement contre Louis XVI. Le buste de Mirabeau fut brisé aux Jacobins ; et la Convention voila celui qui était placé dans la salle de ses séances.

Il était question depuis quelque temps dans l’assemblée du procès de ce prince infortuné, qui, ayant été déchu, ne pouvait plus être poursuivi. Il n’y avait pas de tribunal qui pût prononcer sa sentence ; il n’y avait pas de peine qui pût lui être infligée : aussi l’on se jeta dans de fausses interprétations de l’inviolabilité accordée à Louis XVI, en cherchant à le condamner d’une manière légale. Le plus grand tort des partis, après celui d’être injustes, est de ne pas vouloir le paraître. Le comité de législation chargé d’un rapport sur la question de savoir si Louis XVI pouvait être jugé et s’il pouvait l’être par la Convention, se prononça pour l’affirmative. Le député Mailhe s’éleva en son nom contre le dogme de l’inviolabilité, mais, comme ce dogme régissait l’époque précédente de la révolution, il prétendit que Louis XVI avait été inviolable comme roi, et non comme particulier. Il soutint que la nation, ne pouvant pas perdre sa garantie touchant les actes du pouvoir, avait suppléé à l’inviolabilité du monarque par la responsabilité de ses ministres, et que là où Louis XVI avait agi en simple particulier, sa responsabilité ne tombant sur personne, il cessait d’être inviolable. Mailhe limitait ainsi la sauvegarde constitutionnelle, dévolue à Louis XVI, aux actes du roi. Il concluait à ce que Louis XVI fût jugé, la déchéance n’ayant pas été une peine, mais un changement de gouvernement ; à ce qu’il le fût, en vertu de la loi du code pénal relative aux traîtres et aux conspirateurs ; enfin, à ce qu’il le fût par la Convention, sans suivre la procédure les autres tribunaux, parce que la Convention représentant le peuple, le peuple renfermant tous les intérêts, tous les intérêts étant la justice, il était impossible que le tribunal national violât la justice, et dès lors inutile qu’il fût assujetti à des formes. Tel était l’enchaînement des redoutables sophismes au moyen desquels le comité transformait la Convention en tribunal. Le parti de Robespierre se montra beaucoup plus conséquent en ne faisant valoir que la raison d’état et en repoussant les formes comme mensongères.

La discussion s’ouvrit le 13 novembre, six jours après le rapport du comité. Les partisans de l’inviolabilité, tout en considérant Louis XVI comme coupable, soutinrent qu’il ne pouvait pas être jugé. Le principal d’entre eux fut Morisson : il dit que l’inviolabilité était générale ; que la constitution avait prévu bien plus que les hostilités secrètes de Louis XVI, mais une attaque ouverte de sa part, et n’avait prononcé dans ce cas que la déchéance ; que la nation avait engagé sous ce rapport sa souveraineté, que la Convention avait eu pour mandat de changer le gouvernement, et non de juger Louis XVI ; que, retenue par les règles de la justice, elle l’était encore par les usages de la guerre, qui ne permettaient que pendant le combat de se défaire d’un ennemi retombé sous la loi après la victoire ; que d’ailleurs la république n’avait aucun intérêt à condamner Louis XVI ; qu’elle devait se borner à des mesures de sûreté générale à son égard, le retenir captif ou le bannir de France. Cette opinion était celle de la droite de la Convention. La Plaine partageait l’avis du comité ; mais la Montagne repoussait à la fois l’inviolabilité et le jugement de Louis XVI.

Citoyens, dit Saint-Just, j’entreprends de prouver que l’opinion de Morisson, qui conserve au roi l’inviolabilité, et celle du comité, qui veut qu’on le juge en citoyen, sont également fausses. Moi je dis que le roi doit être jugé en ennemi ; que nous avons moins à le juger qu’à le combattre ; que, n’étant pour rien dans le contrat qui unit les Français, les formes de la procédure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi du droit des gens ; que les lenteurs, le recueillement, sont ici de véritables imprudences, et qu’après celle qui recule le moment de nous donner des lois, la plus funeste serait celle qui nous ferait temporiser avec le roi. Ramenant tout à des considérations d’inimitié et de politique, Saint-Just ajoutait : les mêmes hommes qui vont juger Louis ont une république à fonder : ceux qui attachent quelque importance au juste châtiment d’un roi ne fonderont jamais une république. Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans de vertu et de haine contre les rois ; si la Grande-Bretagne, après Cromwell mort, vit renaître les rois malgré son énergie, que ne doivent pas craindre parmi nous les bons citoyens, amis de la liberté, en voyant la hache trembler dans vos mains, et un peuple, dès le premier jour de sa liberté, respecter le souvenir de ses fers ?

Ce parti violent, qui voulait remplacer une sentence par un coup d’état, ne suivre aucune loi, aucune forme, mais frapper Louis XVI comme un prisonnier vaincu, en faisant survivre les hostilités même à la victoire, était en très-faible minorité dans la Convention ; mais au dehors il se trouvait fortement soutenu par les Jacobins et par la commune. Malgré la terreur qu’il inspirait déjà, ses meurtrières invitations furent repoussées par la Convention, et les partisans de l’inviolabilité firent valoir, à leur tour, et avec courage, les motifs d’intérêt public en même temps que les règles de la justice et de l’humanité. Ils soutenaient que les mêmes hommes ne pouvaient pas être juges et législateurs, et accusateurs et jurés. Ils voulaient d’ailleurs qu’on donnât à la république naissante le lustre des grandes vertus, celles de la générosité et du pardon ; ils voulaient qu’on suivît l’exemple du peuple de Rome, qui conquit sa liberté et qui la conserva cinq cents ans, parce qu’il se montra magnanime, parce qu’il bannit les Tarquins, et qu’il ne les fit point périr. Sous le rapport de la politique, ils montraient les conséquences d’une condamnation à l’égard du parti anarchiste, qu’elle rendrait plus audacieux, et à l’égard de l’Europe, dont elle entraînerait les puissances encore neutres dans la coalition contre la république.

Mais Robespierre, qui pendant ce long procès montra une audace et une obstination qui présageaient, de loin, toute sa puissance, parut à la tribune pour soutenir l’avis de Saint-Just. Il reprocha à la Convention de remettre en doute ce que l’insurrection avait décidé, et de relever, par la pitié et la publicité d’une défense, le parti royaliste abattu. L’assemblée, dit Robespierre, a été entraînée à son insu loin de la véritable question. Il n’y a point ici de procès à faire ; Louis n’est point un accusé, vous n’êtes point des juges : vous n’êtes et ne pouvez être que des hommes d’état. Vous n’avez point une sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi détrôné n’est bon qu’à deux usages, ou à troubler la tranquillité de l’état et à ébranler la liberté, ou à affermir l’une et l’autre. Louis fut roi : la république est fondée ; la question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis ne peut être jugé ; il est déjà jugé ; il est condamné, ou la république n’est pas absolue. Il demanda que la Convention déclarant Louis XVI traître envers les Français, criminel envers l’humanité, le condamnât sur-le-champ à mort en vertu de l’insurrection.

Les Montagnards, par ces propositions extrêmes, par l’assentiment que leur donnait au dehors une multitude fanatique et cruelle, voulaient rendre une condamnation en quelque sorte inévitable. En prenant une avance extraordinaire sur les autres partis, ils les forçaient à les suivre, quoique de loin. La majorité conventionnelle, composée d’une grande partie des Girondins, qui n’osaient pas déclarer Louis XVI inviolable, et de la Plaine, décida, sur la proposition de Pétion, contre l’avis des Montagnards et contre celui des partisans de l’inviolabilité, que Louis XVI serait jugé par la Convention. Robert Lindet fit alors, au nom de la commission des vingt et un, son rapport sur Louis XVI. On dressa l’acte énonciatif des faits qui lui étaient imputés, et la Convention manda le prisonnier à sa barre. Louis était enfermé au Temple depuis quatre mois ; il n’y était point libre, comme l’assemblée législative l’avait d’abord voulu en lui assignant le Luxembourg pour demeure. La commune soupçonneuse le gardait étroitement ; mais, soumis à sa destinée, s’attendant à tout, il ne faisait apercevoir ni regret, ni ressentiment. Il n’avait auprès de lui qu’un seul serviteur, Cléry, qui était en même temps celui de toute sa famille. Pendant les premiers mois de sa détention, il ne fut point séparé d’elle, et il trouvait encore quelque douceur dans cette réunion ; il se consolait et soutenait les deux compagnes de son infortune, sa femme et sa soeur ; il servait de précepteur au jeune dauphin, et lui donnait les leçons d’un homme malheureux et d’un roi prisonnier. Il lisait beaucoup, et revenait souvent à l’histoire d’Angleterre par Hume ; il y trouvait nombre de monarques déchus, et un, entre autres, condamné par le peuple. On cherche toujours des destinées conformes à la sienne. Mais les consolations qu’il trouvait dans la vue de sa famille ne furent pas de longue durée, on le sépara d’elle dès qu’il fut question de son jugement. La commune voulut éviter que les prisonniers concertassent leur justification ; la surveillance qu’elle exerçait à l’égard de Louis XVI était chaque jour plus minutieuse et plus dure.

Sur ces entrefaites, Santerre reçut l’ordre de conduire Louis XVI à la barre de la Convention. Il se rendit au Temple, accompagné du maire, qui fit part au roi de sa mission et qui lui demanda s’il voulait descendre. Louis hésita un moment, puis il dit : ceci est encore une violence ; il faut y céder ! et il se décida à paraître devant la Convention, qu’il ne récusa point, comme l’avait fait Charles Ier à l’égard de ses juges. Dès qu’on annonça son approche : représentants, dit Barrère, vous allez exercer le droit de justice nationale. Que votre attitude soit conforme à vos nouvelles fonctions ; et se tournant vers les tribunes : citoyens, souvenez-vous du silence terrible qui accompagna Louis ramené de Varennes, silence précurseur du jugement des rois par les nations. La contenance de Louis XVI en entrant dans la salle fut ferme, il promena sur l’assemblée un regard assuré. Il était debout à la barre, et le président lui dit d’une voix émue : Louis, la nation française vous accuse. Vous allez entendre l’acte énonciatif des faits. Louis, asseyez-vous. Un siége avait été préparé pour lui ; il s’y plaça. Pendant un long interrogatoire il montra beaucoup de calme et de présence d’esprit ; il répondit à chaque question avec à-propos, le plus souvent d’une manière touchante et victorieuse. Il repoussa les reproches qui lui furent adressés relativement à sa conduite avant le 14 juillet, en rappelant que sa puissance n’était pas encore limitée ; avant le voyage de Varennes, par le décret de l’assemblée constituante, qui avait été satisfaite de ses réponses ; enfin, avant le 10 août, en rejetant tous les actes publics sur la responsabilité ministérielle et en niant toutes les démarches secrètes qui lui étaient personnellement attribuées. Ces dénégations de Louis XVI ne détruisaient pas, aux yeux des Conventionnels, des faits la plupart constatés par des pièces écrites ou signées de sa main ; mais il usait du droit naturel à tout accusé. C’est ainsi qu’il ne reconnut ni l’existence de l’armoire de fer, ni l’authenticité des pièces qui lui furent présentées. Louis XVI invoquait une loi de sauvegarde, que la Convention n’admettait pas, et la Convention cherchait à prouver des tentatives contre-révolutionnaires que Louis XVI ne voulait pas reconnaître.

Lorsque Louis fut retourné au Temple, la Convention s’occupa de la demande qu’il avait faite d’un défenseur. Ce fut en vain que quelques Montagnards s’y opposèrent, la Convention décréta que Louis aurait un conseil. Il désigna Target et Tronchet ; le premier refusa. Ce fut alors que le vénérable Malesherbes s’offrit à la Convention pour défendre Louis XVI. J’ai été appelé deux fois, écrivit-il, au conseil de celui qui fut mon maître dans le temps où cette fonction était ambitionnée par tout le monde ; je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. Sa demande lui fut accordée. Louis XVI, dans son état d’abandon, fut touché de cette preuve de dévouement. Lorsque Malesherbes entra dans la chambre, il alla vers lui, le serra dans ses bras, et, les yeux humides, il lui dit : votre sacrifice est d’autant plus généreux que vous exposez votre vie et que vous ne sauverez pas la mienne. Malesherbes et Tronchet s’occupèrent sans interruption de sa défense, et s’associèrent M. Desèze ; ils cherchaient à ranimer la confiance du roi ; mais ils le trouvaient peu facile à espérer. J’en suis sûr, ils me feront périr ; mais n’importe, occupons-nous de mon procès comme si je devais le gagner ; et je le gagnerai, en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache.

Enfin le jour de la défense arriva. Elle fut prononcée par M. Desèze ; Louis était présent ; le plus grand silence régnait dans l’assemblée et dans les tribunes. M. Desèze fit valoir en faveur du royal accusé toutes les considérations de justice et d’innocence. Il invoqua l’inviolabilité qui lui avait été accordée ; il dit que, comme roi, il ne pouvait pas être jugé ; que, comme accusateurs, les représentants du peuple ne pouvaient pas être ses juges. En cela il n’avança rien qui n’eût été soutenu par une partie de l’assemblée. Mais il s’attacha surtout à justifier la conduite de Louis XVI, et à lui attribuer des intentions constamment pures et irréprochables. Il finit par ces dernières et solennelles paroles : entendez d’avance l’histoire, qui dira à la renommée : Louis, monté sur le trône à vingt ans, y porta l’exemple des moeurs, la justice et l’économie ; il n’y porta aucune faiblesse, aucune passion corruptrice : il fut l’ami constant du peuple. Le peuple voulut qu’un impôt désastreux fût détruit, Louis le détruisit ; le peuple voulut l’abolition de la servitude, Louis l’abolit ; le peuple sollicita des réformes, il les fit ; le peuple voulut changer ses lois, il y consentit ; le peuple voulut que des millions de Français recouvrassent leurs droits, il les leur rendit ; le peuple voulut la liberté, il la lui donna. On ne peut pas disputer à Louis la gloire d’avoir été au-devant du peuple par ses sacrifices ; et c’est lui qu’on vous a proposé... Citoyens, je n’achève pas, je m’arrête devant l’histoire ; songez qu’elle jugera votre jugement, et que le sien sera celui des siècles. Mais les passions étaient sourdes et incapables de prévoyance comme de justice.

Les Girondins désiraient sauver Louis XVI ; mais ils craignaient l’imputation de royalisme, que leur adressaient déjà les Montagnards. Pendant tout le procès leur conduite fut assez équivoque : ils n’osèrent se prononcer ni pour ni contre le royal accusé, et leur modération trop incertaine les perdit sans le servir. Dans ce moment sa cause, la cause non plus de son trône, mais de sa vie, était la leur. On allait résoudre, par un acte de stricte justice ou par un coup d’état meurtrier, si l’on reviendrait au régime légal, ou si l’on prolongerait le régime révolutionnaire. Le triomphe des Girondins ou des Montagnards se trouvait dans l’une ou l’autre de ces solutions. Ces derniers s’agitaient beaucoup. Ils prétendaient qu’on suivait des formes qui étaient un oubli de l’énergie républicaine, et que la défense de Louis XVI était un cours de monarchie présenté à la nation. Les Jacobins les secondaient puissamment, et des députations venaient à la barre demander la mort du roi.

Cependant les Girondins, qui n’avaient pas osé soutenir l’inviolabilité, proposèrent un moyen adroit de soustraire Louis XVI à la mort en appelant de la sentence de la Convention au peuple. L’extrême droite protestait encore contre l’érection de l’assemblée en tribunal. Mais la compétence de la Convention ayant été précédemment décidée, tous les efforts se portèrent d’un autre côté. Salles proposa de déclarer Louis XVI coupable, et de laisser aux assemblées primaires l’application de la peine. Buzot, craignant que la Convention n’encourût par là le reproche de faiblesse, pensa qu’elle devait elle-même prononcer la peine, et en appeler au peuple de son propre jugement. Cet avis fut vivement combattu par les Montagnards et même par un grand nombre de Conventionnels modérés, qui virent dans la convocation des assemblées primaires le danger de la guerre civile. L’assemblée avait délibéré, à l’unanimité, que Louis était coupable, lorsque la question de l’appel au peuple fut posée. Deux cent quatre-vingt-quatre voix votèrent pour, quatre cent vingt-quatre contre ; dix se récusèrent. Vint alors la terrible question de la peine à infliger. Paris était dans le dernier degré d’agitation : des menaces étaient faites aux députés à la porte même de l’assemblée ; on craignait de nouveaux excès populaires ; le club des Jacobins retentissait d’invectives forcenées contre Louis XVI et contre la droite. Le parti montagnard, jusque-là le plus faible de la Convention, cherchait à obtenir la majorité par l’épouvante, décidé, s’il ne réussissait pas, à sacrifier également Louis XVI.

Enfin, après quatre heures d’appel nominal, le président Vergniaud dit : citoyens, je vais proclamer le résultat du scrutin. Quand la justice a parlé, l’humanité doit avoir son tour ; il y avait sept cent vingt et un votants. La majorité absolue était de trois cent soixante et un. La mort fut prononcée à la majorité de vingt-six voix. Les opinions avaient été mêlées : des Girondins avaient voté la mort, avec un sursis, il est vrai ; le plus grand nombre des membres de la droite avait voté la détention ou le bannissement ; quelques Montagnards votèrent comme les Girondins. Dès que le résultat du scrutin fut connu, le président dit avec l’accent de la douleur : je déclare au nom de la Convention que la peine qu’elle prononce contre Louis Capet est la mort. Les défenseurs parurent à la barre : ils étaient très émus. Ils essayèrent de ramener l’assemblée à des sentiments de miséricorde, en considération du petit nombre de voix qui avait décidé de la sentence. Mais déjà on avait discuté et résolu cette question. Les lois ne se font qu’à une simple majorité, avait dit un Montagnard. — Oui, avait répondu une voix, mais les décrets se rapportent, et la vie d’un homme ne se rapporte pas. Malesherbes voulut parler, mais il ne le put point. Les sanglots étouffaient sa voix, et il ne fit entendre que quelques mots suppliants et entrecoupés. Sa douleur toucha l’assemblée. La demande d’un sursis fut accueillie par les Girondins, comme une dernière ressource, mais là encore ils échouèrent, et l’arrêt fatal fut prononcé.

Louis s’y attendait. Lorsque Malesherbes vint tout en larmes lui annoncer l’arrêt de mort, il le trouva dans l’obscurité, les coudes appuyés sur une table, le visage dans ses mains, et livré à une profonde méditation. Au bruit qu’il fit, Louis XVI se leva, et lui dit : depuis deux heures je suis occupé à chercher si pendant mon règne j’ai pu mériter de mes sujets le plus petit reproche. Eh bien ! M. de Malesherbes, je vous le jure dans toute la vérité de mon coeur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j’ai constamment voulu le bonheur du peuple, et jamais je n’ai formé un vœu qui lui fût contraire. Malesherbes lui fit espérer que le sursis ne serait pas rejeté, ce que Louis ne crut point. Il pria Malesherbes, en l’accompagnant, de ne point l’abandonner dans ses derniers instants. Malesherbes lui promit de revenir ; mais il se présenta plusieurs fois, et ne put jamais pénétrer jusqu’à lui. Louis le demanda souvent, et fut affligé de ne pas le revoir. Il reçut sans trouble l’annonce de sa sentence, que vint lui signifier le ministre de la justice. Il demanda trois jours pour paraître devant Dieu ; il demanda, en outre, d’être assisté d’un prêtre, qu’il désigna, et de communiquer librement avec sa femme et ses enfants. Ces deux dernières demandes lui furent seules accordées.

Le moment de l’entrevue fut déchirant pour cette famille désolée ; celui de la séparation le fut encore bien davantage. Louis, en la quittant, promit de la revoir le lendemain ; mais, rentré dans sa chambre, il sentit que cette épreuve était trop forte, et, se promenant à grands pas, il disait : je n’irai point. Ce fut son dernier combat ; il ne pensa plus qu’à se préparer à la mort. La nuit qui précéda son odieux supplice, il eut un sommeil paisible. Réveillé à cinq heures par Cléry, auquel il en avait donné l’ordre, il fit ses suprêmes dispositions. Il communia, chargea Cléry de ses dernières paroles et de tout ce qu’il lui était permis de léguer, un anneau, un cachet, quelques cheveux. Déjà les tambours roulaient, un bruit sourd de canons traînés et de voix confuses se faisait entendre. Enfin Santerre arriva. Vous venez me chercher, dit Louis ; je vous demande une minute. Il remit son testament à un officier municipal, demanda son chapeau, et dit d’une voix ferme : partons.

La voiture mit une heure pour arriver du Temple à la place de la Révolution. Une double haie de soldats bordait la route, plus de quarante mille hommes étaient sous les armes ; Paris était morne. Parmi les citoyens qui assistaient à cette lamentable exécution, il n’y eut ni approbation ni regrets apparents ; tous furent silencieux. Arrivé sur le lieu du supplice, Louis descendit de voiture. Il monta d’un pas ferme les degrés de l’échafaud, reçut à genoux les bénédictions du prêtre, qui lui dit alors, à ce qu’on assure : fils de saint Louis, montez au ciel ! Il se laissa lier les mains, quoique avec répugnance ; et, se portant vivement sur la gauche de l’échafaud : je meurs innocent, dit-il ; je pardonne à mes ennemis ; et vous, peuple infortuné !... au même instant le signal du roulement fut donné, le bruit des tambours couvrit sa voix, les trois bourreaux le saisirent. À dix heures dix minutes il avait cessé de vivre.

Ainsi périt, à l’âge de trente-neuf ans, après un règne de seize ans et demi, passé à chercher le bien, le meilleur, mais le plus faible des monarques. Ses ancêtres lui léguèrent une révolution. Plus qu’aucun d’eux il était propre à la prévenir ou à la terminer ; car il était capable d’être un roi réformateur avant qu’elle éclatât, ou d’être ensuite un roi constitutionnel. Il est le seul prince peut-être, qui, n’ayant aucune passion, n’eut pas celle du pouvoir, et qui réunit les deux qualités qui font les bons rois, la crainte de Dieu et l’amour du peuple. Il périt victime de passions qu’il ne partageait point, de celles de ses alentours, qui lui étaient étrangères, et de celles de la multitude, qu’il n’avait pas excitées. Il y a eu de mémoires de roi aussi recommandables. L’histoire dira de lui qu’avec plus de force de caractère il eût été un roi unique.



Chapitre VII

Depuis le 21 janvier 1793 jusqu’au 2 juin.

Situation politique et militaire de la France. — L’Angleterre, la Hollande, l’Espagne, Naples et tous les cercles de l’Empire accèdent à la coalition. — Dumouriez, après avoir conquis la Belgique, tente une expédition en Hollande. — Il veut rétablir la monarchie constitutionnelle. — Revers de nos armées. — Lutte des Montagnards et des Girondins ; conspiration du 10 mars. — Insurrection de la Vendée ; ses  progrès. — Défection de Dumouriez. — Les Girondins accusés de complicité avec lui ; nouvelles conjurations contre eux. — Établissement de la commission des Douze pour déjouer les conspirateurs. — Insurrections des 27 et 31 mai contre la commission des douze ; elle est supprimée. — Insurrection du 2 juin contre les vingt-deux principaux Girondins ; ils sont mis en arrestation. — Défaite entière de ce parti.

La mort de Louis XVI rendit les partis irréconciliables, et augmenta les ennemis extérieurs de la révolution. Les républicains eurent à lutter contre toute l’Europe, contre les nombreuses classes de mécontents et contre eux-mêmes. Mais les Montagnards, qui conduisaient alors le mouvement populaire, se croyaient trop engagés pour ne pas pousser les choses à l’extrême. Effrayer les ennemis de la révolution, exciter le fanatisme du peuple par des discours, par la présence des dangers, par des insurrections ; rapporter tout à lui, le gouvernement et le salut de la république ; lui communiquer le plus ardent enthousiasme au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ; le maintenir dans ce violent état de crise pour se servir de ses passions et de sa force : tel fut le plan de Danton et des Montagnards qui l’avaient pris pour chef. Ce fut lui qui augmenta l’effervescence populaire avec les périls croissants de la république, et qui fit établir, sous le nom de gouvernement révolutionnaire, au lieu de la liberté légale, le despotisme de la multitude. Robespierre et Marat allaient encore beaucoup plus loin que lui ; ils voulaient ériger en gouvernement durable ce que Danton ne considérait que comme transitoire. Celui-ci n’était qu’un chef politique, tandis que les autres étaient de véritables sectaires, le premier plus ambitieux, le second plus fanatique.

Les Montagnards, par la catastrophe du 21 janvier, avaient remporté une grande victoire sur les Girondins, qui avaient une politique beaucoup plus morale que la leur et qui aspiraient à sauver la révolution sans l’ensanglanter. Mais leur humanité d’abord trop timide et leur tardif esprit de justice ne leur servirent de rien et tournèrent contre eux. On les accusa d’être ennemis du peuple, parce qu’ils tonnèrent contre ses excès, d’être complices du tyran, parce qu’ils avaient voulu sauver Louis XVI, et de trahir la république, parce qu’ils recommandaient la modération. Ce fut en leur adressant ces reproches que les Montagnards, depuis le 21 janvier jusqu’au 31 mai et au 2 juin, les poursuivirent avec la plus constante animosité dans le sein de la Convention. Les Girondins furent longtemps soutenus par le centre, qui avec la droite se prononçait contre les meurtres et l’anarchie, avec la gauche pour les mesures de salut public. Cette masse qui formait, à proprement parler, l’esprit de la Convention, montra quelque courage, et balança la puissance de la Montagne et de la commune tant qu’elle eut au milieu d’elles ces Girondins quelquefois intrépides et toujours éloquents, qui emportèrent dans leur prison et sur l’échafaud toute la fermeté et toutes les résolutions généreuses de l’assemblée. Il y eut un moment d’accord entre les divers partis de l’assemblée. Lepelletier Saint-Fargeau fut poignardé par un ancien garde du corps nommé Pâris, comme ayant voté la mort de Louis XVI. Les Conventionnels, réunis par le danger commun, jurèrent sur sa tombe d’oublier leurs inimitiés ; mais ils y revinrent bientôt. On poursuivit à Meaux quelques-uns des meurtriers de septembre, dont les républicains honorables voulaient le châtiment. Les Montagnards, craignant qu’on n’examinât leur conduite passée et que leurs adversaires ne prissent avantage d’une condamnation pour les attaquer plus ouvertement eux-mêmes, parvinrent à faire cesser les poursuites. Cette impunité enhardit encore les chefs de la multitude ; et Marat, qui avait à cette époque une incroyable influence sur elle, l’excita au pillage des marchands qu’il accusait d’accaparer les subsistances. Il s’élevait violemment, dans ses feuilles, et aux Jacobins, contre l’aristocratie des bourgeois, des commerçants et des hommes d’état (c’est ainsi qu’il appelait les Girondins), c’est-à-dire contre tous ceux qui, dans la nation ou dans l’assemblée, s’opposaient encore au règne des Sans-Culottes et des Montagnards. Il y avait quelque chose d’effrayant dans le fanatisme et l’invincible obstination de ces sectaires. Le nom donné par eux aux Girondins depuis le commencement de la Convention était celui d’intrigants, à cause du pouvoir qu’ils avaient acquis et des moyens un peu détournés avec lesquels ils combattaient, dans les départements, la conduite audacieuse et publique des Jacobins.

Aussi les dénonçaient-ils régulièrement dans le club. À Rome, un orateur disait tous les jours : il faut détruire Carthage. Eh bien ! Qu’un Jacobin monte tous les jours à cette tribune pour dire ces seuls mots : il faut détruire les intrigants. Eh ! Qui pourrait nous résister ? Nous combattons le crime et le pouvoir éphémère des richesses ; mais nous avons pour nous la vérité, la justice, la pauvreté, la vertu... Avec de telles armes bientôt les Jacobins diront : nous n’avons fait que passer, ils n’étaient déjà plus. Marat, qui avait beaucoup plus d’audace que Robespierre, dont la haine et les projets se cachaient encore sous certaines formes, était le patron de tous les dénonciateurs et de tous les anarchistes. Beaucoup de Montagnards l’accusaient de compromettre leur cause par la fougue de ses conseils et par des excès intempestifs ; mais le peuple jacobin entier le soutenait même contre Robespierre, qui, dans ses dissidences avec lui, obtenait rarement l’avantage. Le pillage, recommandé en février, dans l’ami du peuple, à l’égard de quelques marchands, pour servir d’exemple, eut lieu, et Marat fut dénoncé à la Convention, qui le décréta d’accusation après une séance très-orageuse. Mais ce décret n’eut pas de suite, parce que les tribunaux ordinaires n’avaient aucune autorité. Ce double essai de force d’une part et de faiblesse de l’autre se fit dans le courant du mois de février. Bientôt des événements plus décisifs encore conduisirent les Girondins à leur perte.

La situation militaire de la France avait été jusque-là rassurante. Dumouriez venait de couronner la brillante campagne de l’Argonne par la conquête de la Belgique. Après la retraite des Prussiens, il s’était rendu à Paris pour y concerter l’invasion des Pays-Bas autrichiens. De retour à l’armée le 20 octobre 1792, il avait commencé l’attaque le 28. Le plan, essayé avec si peu d’à-propos, de force et de succès, au commencement de la guerre, fut repris et exécuté avec des moyens supérieurs. Dumouriez, à la tête de l’armée de la Belgique, forte de quarante mille hommes, marcha de Valenciennes sur Mons, appuyé à sa droite par l’armée des Ardennes, d’environ seize mille hommes, sous le général Valence, qui se dirigea de Givet sur Namur, et à sa gauche par l’armée du nord, forte de dix-huit mille hommes, sous le général Labourdonnaie, qui s’avança de Lille sur Tournai. L’armée autrichienne, postée en avant de Mons, attendit la bataille dans ses retranchements. Dumouriez la défit complètement ; et la victoire de Jemmapes ouvrit la Belgique aux Français, et recommença en Europe l’ascendant de nos armes. Vainqueur le 6 novembre, Dumouriez entra le 7 dans Mons, le 14 à Bruxelles, le 28 à Liége. Valence prit Namur ; Labourdonnaie s’empara d’Anvers, et au milieu de décembre l’invasion des Pays-Bas fut entièrement achevée. L’armée française, maîtresse de la Meuse et de l’Escaut, prit ses quartiers d’hiver après avoir rejeté derrière la Roër les Autrichiens, qu’elle aurait pu pousser jusque derrière le bas Rhin.

Dès ce moment commencèrent les hostilités de Dumouriez avec les Jacobins. Un décret de la Convention, du 15 septembre, abrogeait les lois du pays conquis qu’elle organisait démocratiquement. Les Jacobins envoyèrent de leur côté des agents en Belgique pour y propager la révolution, pour y établir des clubs sur le modèle de la société mère ; mais les Flamands, qui nous avaient reçus avec enthousiasme, furent refroidis par les réquisitions dont on les frappa, par le pillage général et l’anarchie insupportable que les Jacobins amenèrent avec eux. Tout le parti qui avait combattu la domination autrichienne et qui espérait être libre sous le protectorat de la France trouva notre domination trop dure, et regretta de nous avoir appelés ou soutenus. Dumouriez, qui avait des projets d’indépendance pour les Flamands et d’ambition pour lui-même, vint à Paris se plaindre de cette conduite impolitique à l’égard des pays conquis. Il changea sa marche jusque-là équivoque. Il n’avait rien oublié pour se ménager entre les deux factions : il ne s’était rangé sous la bannière d’aucune, espérant se servir de la droite par son ami Gensonné, de la Montagne par Danton et Lacroix, et d’imposer à l’une à l’autre par ses victoires. Mais, dans ce second voyage, il essaya d’arrêter les Jacobins et de sauver Louis XVI ; n’ayant pas pu en venir à bout, il se rendit à l’armée pour commencer la seconde campagne, très-mécontent et décidé à faire servir de nouvelles victoires à suspendre la révolution et à changer son gouvernement.

Toutes les frontières de la France devaient être attaquées cette fois par les puissances de l’Europe. Les succès militaires de la révolution et la catastrophe du 21 janvier avaient fait entrer dans la coalition la plupart des gouvernements encore indécis ou neutres.

En apprenant la mort de Louis XVI, le cabinet de Saint-James renvoya le ministre Chauvelin, qu’il avait déjà refusé de reconnaître depuis le 10 août et la déchéance du roi. La Convention, voyant l’Angleterre déjà liée à la coalition, et par conséquent toutes ses promesses de neutralité vaines et illusoires, déclara, le 1er février 1793, la guerre au roi de la Grande-Bretagne ainsi qu’au stathouder de Hollande qui, depuis 1780, était entièrement subordonné au cabinet de Saint-James. L’Angleterre, qui jusqu’alors avait conservé des dehors pacifiques, saisit cette occasion pour paraître sur le théâtre des hostilités. Disposé depuis longtemps à une rupture, Pitt, déployant toutes ses ressources, conclut, dans l’espace de six mois, sept traités d’alliance et six traités de subsides. L’Angleterre devint ainsi l’âme de la coalition contre la France ; ses flottes étaient prêtes à mettre à la voile ; le ministère avait obtenu quatre-vingts millions d’extraordinaire, et Pitt allait profiter de notre révolution pour assurer la prépondérance de la Grande-Bretagne, comme Richelieu et Mazarin avaient profité de la crise de l’Angleterre, en 1640, pour étendre l’ascendant de la France en Europe. Le cabinet de Saint-James était surtout dirigé par des motifs d’intérêt anglais ; il voulait à tout prix la consolidation du pouvoir aristocratique dans son propre pays, et l’empire exclusif dans les deux Indes et sur les mers.

Le cabinet de Saint-James fit alors la seconde levée de la coalition. L’Espagne venait d’éprouver un changement ministériel : le fameux Godoï, duc d’Alcudia et depuis prince de la paix, avait été placé à la tête du gouvernement par une intrigue de l’Angleterre et de l’émigration. Cette puissance rompit avec la république, après avoir vainement intercédé pour Louis XVI et mis sa neutralité au prix de la vie du roi. L’empire germanique adhéra tout entier à la guerre : la Bavière et l’électeur palatin se joignirent aux cercles belligérants de l’Empire. Naples suivit l’exemple du saint-siége, qui s’était déjà déclaré ; et il ne resta plus d’états neutres que Venise, la Suisse, la Suède, le Danemark et la Turquie. La Russie était encore occupée du second partage de la Pologne. La république eut ses flancs menacés par les troupes les plus aguerries de l’Europe. Il lui fallut bientôt combattre quarante-cinq mille Austro-Sardes, aux Alpes ; cinquante mille Espagnols, aux Pyrénées ; soixante-dix mille Autrichiens ou impériaux, renforcés de trente-huit mille Anglo-Bataves, sur le bas Rhin et en Belgique ; trente-trois mille quatre cents Autrichiens, entre Meuse et Moselle ; cent douze mille six cents Prussiens, Autrichiens et impériaux, sur le moyen et haut Rhin. Pour faire face à tant d’ennemis, la Convention décréta une levée de trois cent mille hommes. Cette mesure de défense extérieure fut accompagnée d’une mesure de parti à l’intérieur. Au moment où les bataillons nouveaux, avant de quitter Paris, se présentèrent à l’assemblée, la Montagne demanda l’établissement d’un tribunal extraordinaire pour soutenir au dedans la révolution, que les bataillons allaient défendre sur les frontières. Ce tribunal, composé de neuf membres, devait juger sans jury et sans appel. Les Girondins s’élevèrent de toute leur force contre une institution aussi arbitraire et aussi redoutable, mais ce fut en vain ; car ils paraissaient favoriser les ennemis de la république en repoussant un tribunal destiné à les punir. Tout ce qu’ils obtinrent, ce fut d’y introduire les jurés, d’en éloigner les hommes violents et d’annuler son action tant qu’ils conservèrent quelque influence. Les principaux efforts des coalisés furent dirigés contre la vaste frontière depuis Anvers et Ruremonde jusqu’à Huningue. Le prince de Cobourg dut attaquer, à la tête des Autrichiens, l’armée française sur la Roër et sur la Meuse, pénétrer en Belgique, tandis que, sur l’autre point, les Prussiens marcheraient contre Custine, lui livreraient bataille, cerneraient Mayence et renouvelleraient l’invasion précédente, après s’en être emparés. Ces deux armées d’opération étaient soutenues, dans les positions intermédiaires, par des forces considérables. Dumouriez, préoccupé de desseins ambitieux et réactionnaires, dans un moment où il ne fallait songer qu’aux périls de la France, se proposa de rétablir la royauté de 1791 malgré la Convention et malgré l’Europe. Ce que Bouillé n’avait pas pu faire pour la vieille monarchie, ni la Fayette pour le trône constitutionnel, dans un temps beaucoup plus propice, Dumouriez espéra l’exécuter tout seul en faveur d’une constitution détruite et d’une royauté alors sans parti.

Au lieu de rester neutre entre les factions, comme les circonstances en faisaient une loi à un général et même à un ambitieux, Dumouriez préféra rompre avec elles, pour les dominer. Il imagina de se former un parti hors de la France ; de pénétrer en Hollande au moyen de républicains bataves, opposés au stathoudérat et à l’influence anglaise ; de délivrer la Belgique des Jacobins ; de réunir ces deux pays en un seul état indépendant, et de s’attribuer leur protectorat politique après avoir acquis toute la gloire d’un conquérant. Il devait, pour intimider les partis, gagner ses troupes, marcher sur la capitale, dissoudre la Convention, fermer les sociétés populaires, rétablir la Convention de 1791 et donner un roi à la France.

Ce projet, inexécutable au milieu du grand choc de la révolution et de l’Europe, parut facile au bouillant et aventureux Dumouriez. Au lieu de défendre la ligne menacée depuis Mayence jusqu’à la Roër, il se jeta sur la gauche des opérations, et entra en Hollande à la tête de vingt mille hommes. Il devait, par une marche rapide, se transporter au centre des Provinces-Unies, prendre les forteresses à revers, et être rejoint à Nimègue par vingt-cinq mille hommes sous le général Miranda, qui se serait probablement rendu maître de Maëstricht. Une armée de quarante mille hommes devait observer les Autrichiens et protéger sa droite. Dumouriez poussa avec vigueur son expédition de Hollande ; il prit Bréda et Gertruydenberg, et se disposa à passer le Bies-Bosch et à s’emparer de Dordrecht. Mais, pendant ce temps, l’armée de droite éprouva les revers les plus alarmants sur la basse Meuse. Les Autrichiens prirent l’offensive, passèrent la Roër, battirent Miazinski à Aix-la-Chapelle, firent lever à Miranda le blocus de Maëstricht qu’il avait inutilement bombardé, franchirent la Meuse et mirent en pleine déroute, à Liége, notre armée, qui s’était repliée entre Tirlemont et Louvain. Dumouriez reçut du conseil exécutif l’ordre de quitter la Hollande en toute hâte et de venir prendre le commandement des troupes de la Belgique ; il fut obligé d’obéir et de renoncer à une partie de ses plus folles mais plus chères espérances. Les Jacobins, à la nouvelle de tous ces revers, étaient devenus beaucoup plus intraitables. Ne concevant pas de défaite sans trahison, surtout après les victoires brillantes et inattendues de la dernière campagne, ils attribuaient ces désastres militaires à des combinaisons de parti. Ils dénoncèrent les Girondins, les ministres et les généraux qu’ils supposaient d’accord pour livrer la république à ses ennemis, et ils conjurèrent leur perte. La rivalité se mêlait aux soupçons, et ils désiraient autant conquérir une domination exclusive que défendre le territoire menacé ; ils commencèrent par les Girondins.

Comme ils n’avaient pas encore accoutumé le peuple à l’idée de proscrire ses représentants, ils eurent d’abord recours à un complot pour s’en défaire ; ils résolurent de les frapper dans la Convention, où on les trouverait tous réunis, et ils fixèrent la nuit du 10 mars pour l’exécution du complot. L’assemblée s’était mise en permanence à cause des dangers de la chose publique. La veille, on décida, aux Jacobins et aux Cordeliers, de fermer les barrières, de sonner le tocsin et de marcher en deux bandes sur la Convention et chez les ministres. À l’heure convenue on partit ; mais plusieurs circonstances empêchèrent les conjurés de réussir. Les Girondins, avertis, ne se rendirent point à la séance de nuit ; les sections se montrèrent opposées au complot, et le ministre de la guerre, Beurnonville, marcha contre eux à la tête d’un bataillon de fédérés brestois ; tous ces obstacles imprévus et une pluie qui ne cessa pas de tomber dispersèrent les conjurés. Le lendemain, Vergniaud dénonça le comité d’insurrection qui avait projeté ces meurtres, demanda que le conseil exécutif fût chargé de prendre des renseignements sur la conjuration du 10 mars, d’examiner les registres des clubs, et d’arrêter les membres du comité insurrecteur. Nous marchons, s’écria-t-il, de crimes en amnisties, et d’amnisties en crimes. Un grand nombre de citoyens en est venu au point de confondre les insurrections séditieuses avec la grande insurrection de la liberté, de regarder les provocations des brigands comme les explosions d’âmes énergiques, et le brigandage même comme une mesure de sûreté générale. On a vu se développer cet étrange système de liberté d’après lequel on vous dit : vous êtes libres, mais pensez comme nous, ou nous vous dénonçons aux vengeances du peuple ; vous êtes libres, mais courbez la tête devant l’idole que nous encensons, ou nous vous dénonçons aux vengeances du peuple ; vous êtes libres, mais associez-vous à nous pour persécuter les hommes dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous dénoncerons aux vengeances du peuple ! Citoyens, il est à craindre que la révolution, comme Saturne, ne dévore successivement tous ses enfants et n’engendre enfin le despotisme avec les calamités qui l’accompagnent. Ces prophétiques paroles produisirent quelque effet dans l’assemblée ; mais les mesures proposées par Vergniaud n’aboutirent à rien.

Les Jacobins furent arrêtés un moment par le mauvais succès de leur première entreprise contre leurs adversaires ; bientôt l’insurrection de la Vendée vint leur redonner de l’audace. La guerre de la Vendée était un événement inévitable de la révolution. Ce pays, adossé à la mer et à la Loire, coupé de peu de routes, semé de villages, de hameaux et de châtellenies, s’était maintenu dans son ancien état féodal. Dans la Vendée, les idées nouvelles n’avaient pas beaucoup pénétré, parce que la classe moyenne n’y était pas nombreuse, parce qu’il n’y avait pas ou qu’il y avait peu de villes. La classe des paysans n’avait dès lors pas acquis d’autres idées que celles qui lui étaient communiquées par les prêtres, et n’avait pas séparé ses intérêts de ceux de la noblesse. Ces hommes simples, robustes, religieux et dévoués à l’ancien ordre de choses, ne comprenaient rien à une révolution qui était le résultat de croyances et de besoins entièrement étrangers à leur situation. Les nobles et les prêtres, se trouvant en force dans ce pays, n’avaient point émigré, et c’était là vraiment qu’existait le parti de l’ancien régime, parce que là se trouvaient ses doctrines et sa société. Il n’était guère possible que tôt ou tard, la France et la Vendée, pays si différents de croyance et d’organisation, n’entrassent point en guerre ; que les deux fanatismes de l’autorité monarchique et de la souveraineté populaire, sous l’impulsion opposée du clergé et de la révolution, ne levassent pas leurs bannières l’un contre l’autre pour amener le triomphe de l’ancien ou du nouvel ordre social.

Des troubles partiels avaient eu lieu, à plusieurs reprises, dans la Vendée. En 1792, le marquis de la Rouarie avait préparé un soulèvement général, qui n’avait pas réussi à cause de sa propre arrestation ; mais tout était encore disposé pour une insurrection, lorsqu’on exécuta le recrutement des trois cent mille hommes. Cette levée en devint le signal. Les réquisitionnaires battirent la gendarmerie à Saint-Florent, et prirent d’abord pour chefs, sur divers points, le voiturier Cathelineau, l’officier de marine Charette et le garde-chasse Stofflet. Avec des secours en armes et en argent fournis par l’Angleterre, l’insurrection gagna en peu de temps tout le pays ; neuf cents communes se soulevèrent au son du tocsin ; et alors les chefs nobles, Bonchamps, Lescure, la Rochejaquelein, d’Elbée, Talmont, se joignirent aux autres. Les troupes de ligne et les bataillons de gardes nationales qui marchèrent contre les insurgés furent battus. Le général Marcé fut culbuté à Saint-Vincent par Stofflet ; le général Gauvilliers, à Baupréau, par d’Elbée et Bonchamps ; le général Quetineau, aux Aubiers, par la Rochejaquelein, et le général Ligonier, à Cholet.

Les Vendéens, devenus maîtres de Châtillon, de Bressuire, de Vihiers, songèrent, avant de pousser leurs avantages plus loin, à se donner une sorte d’organisation. Ils formèrent trois corps de dix à douze mille hommes chacun, d’après la distribution du territoire vendéen en trois commandements : le premier, sous Bonchamps, tint les bords de la Loire, et reçut le nom d’armée d’Anjou ; le second, placé au centre, forma la grande armée, sous d’Elbée ; le troisième, dans la basse Vendée, devint l’armée du Marais, sous Charette. Les insurgés établirent un conseil pour décider des opérations, et élurent Cathelineau généralissime. Ces arrangements et cette distribution du pays permirent d’enrégimenter les insurgés, et de les renvoyer à leurs champs, ou de les rappeler sous leurs drapeaux. L’annonce de ce soulèvement formidable fit prendre à la Convention des mesures encore plus rigoureuses contre les prêtres et les émigrés. Elle mit hors la loi les prêtres et les nobles qui participeraient à un attroupement ; elle désarma tous ceux qui avaient appartenu à la classe privilégiée. Les anciens émigrés furent bannis pour toujours ; ils ne purent pas rentrer, sous peine de mort ; leurs biens furent confisqués. Sur chaque porte de maison dut se trouver le nom de tous ceux qui l’habitaient ; et le tribunal révolutionnaire, qui avait été ajourné, commença ses redoutables fonctions.

On apprit en même temps et coup sur coup de nouveaux désastres militaires. Dumouriez, de retour à l’armée de Belgique, concentra ses forces pour résister au général autrichien prince de Cobourg. Ses troupes étaient découragées et manquaient de tout ; il écrivit à la Convention une lettre menaçante contre les Jacobins qui le dénoncèrent. Après avoir redonné à son armée une partie de son ancienne confiance par quelques avantages de détail, il hasarda une action générale à Nerwinde ; il perdit la bataille. La Belgique fut évacuée, et Dumouriez, placé entre les Autrichiens et les Jacobins, battu par les uns, poursuivi par les autres, recourut au coupable moyen d’une défection pour réaliser ses anciens projets. Il eut des conférences avec le colonel Mack, et il convint avec les Autrichiens de marcher sur Paris pour rétablir la monarchie, tandis qu’il les laisserait sur la frontière, en leur livrant plusieurs places fortes comme garantie. Il est probable que Dumouriez voulait mettre sur le trône constitutionnel le jeune duc de Chartres, qui s’était illustré pendant toute cette campagne, tandis que le prince de Cobourg espérait que, si la contre-révolution parvenait à ce point, elle serait poussée plus loin et rétablirait le fils de Louis XVI et l’ancienne monarchie. Une contre-révolution ne s’arrête pas plus qu’une révolution ; dès qu’elle est commencée, il faut qu’elle s’épuise. Les Jacobins furent bientôt instruits des dispositions de Dumouriez ; il les cachait avec assez peu de soin, soit qu’il voulût tenter ses troupes, soit qu’il voulût effrayer ses ennemis, soit qu’il s’abandonnât à la légèreté de son naturel. Pour s’en assurer davantage encore, le club des Jacobins envoya en députation auprès de lui trois des siens nommés Proly, Péreira et Dubuisson.

Admis en présence de Dumouriez, ils obtinrent de lui plus d’aveux qu’ils n’en attendaient. La Convention, dit-il, est une assemblée de sept cent trente-cinq tyrans. Tant que j’aurai quatre pouces de fer, je ne souffrirai pas qu’elle règne et qu’elle verse le sang avec le tribunal révolutionnaire qu’elle vient de créer. Quant à la république, ajouta-t-il, c’est un vain mot, j’y ai cru trois jours : depuis Jemmapes, j’ai regretté tous les succès que j’ai obtenus pour une aussi mauvaise cause. Il n’y a qu’un moyen de sauver la patrie, c’est de rétablir la constitution de 1791 et un roi. — Y songez-vous, général ? lui dit Dubuisson : les Français ont en horreur la royauté, et le seul nom de Louis... — Eh ! Qu’importe que ce roi s’appelle Louis, Jacques ou Philippe ?Et vos moyens, quels sont-ils ?Mon armée... Oui, mon armée ; elle le fera, et de mon camp, ou du sein d’une place forte, elle dira qu’elle veut un roi. — Mais votre projet compromet le sort des prisonniers du Temple. — Le dernier des Bourbons serait tué, même ceux de Coblentz, que la France n’en aurait pas moins un roi, et si Paris ajoutait ce meurtre à ceux dont il s’est déjà déshonoré, je marcherais à l’instant sur Paris. Après s’être déclaré avec aussi peu de précaution, Dumouriez se livra à l’exécution de son impraticable dessein. Ils se trouvait dans une position véritablement difficile : ses soldats avaient pour lui beaucoup d’attachement ; mais ils étaient aussi dévoués à leur patrie. Il fallait donner des places dont il n’était pas le maître ; et il était à croire que les généraux sous ses ordres feraient à son égard, par fidélité à la république ou par ambition, ce qu’il avait fait lui-même à l’égard de la Fayette. Sa première tentative ne fut pas encourageante. Après s’être établi à Saint-Amand, il voulait s’emparer de Lille, de Condé, de Valenciennes ; mais il échoua dans cette entreprise. Ce mauvais succès lui donna de l’hésitation et ne lui permit point de prendre l’initiative de l’attaque.

Il n’en fut pas de même de la Convention ; elle agit avec une promptitude, une hardiesse, une fermeté et surtout une précision, qui devaient la rendre victorieuse. Quand on sait ce qu’on veut, et qu’on le veut vite et bien, on l’emporte presque toujours ; c’est ce qui manquait à Dumouriez, ce qui arrêta son audace et ébranla ses partisans. Dès que la Convention fut instruite de ses projets, elle le manda à sa barre ; il refusa d’obéir, sans lever encore l’étendard de la révolte. La Convention envoya aussitôt les quatre représentants Camus, Quinette, Lamarque, Bancal et le ministre de la guerre Beurnonville, pour le traduire devant elle, ou l’arrêter au milieu de son armée. Dumouriez reçut les commissaires à la tête de son état-major ; ils lui présentèrent le décret de la Convention ; il le lut et le leur rendit en disant que l’état de son armée ne lui permettait point de la quitter. Il offrit sa démission et promit, dans un temps calme, de demander lui-même des juges et de rendre compte de ses desseins et de sa conduite. Les commissaires l’engagèrent à se soumettre en lui citant l’exemple des anciens généraux romains. Nous nous méprenons toujours sur nos citations, répondit-il, et nous défigurons l’histoire romaine en donnant pour excuse à nos crimes l’exemple de leurs vertus. Les Romains n’ont pas tué Tarquin ; les Romains avaient une république réglée et de bonnes lois ; ils n’avaient ni club des Jacobins ni tribunal révolutionnaire. Nous sommes dans un temps d’anarchie ; des tigres veulent ma tête, et je ne veux pas la leur donner. — Citoyen général, dit alors Camus, voulez-vous obéir au décret de la Convention nationale et vous rendre à Paris ?Pas dans ce moment. — Eh bien ! Je vous déclare que je vous suspends de vos fonctions ; vous n’êtes plus général, et j’ordonne qu’on s’empare de vous. — Ceci est trop fort ! dit Dumouriez, et il fit arrêter par des hussards allemands les commissaires, qu’il livra aux Autrichiens comme otages.

Après cet acte de révolte, il n’y avait plus à hésiter. Dumouriez fit une nouvelle tentative sur Condé, mais elle ne réussit pas mieux que la première ; il voulut entraîner l’armée dans sa défection, mais elle l’abandonna. Les soldats devaient préférer longtemps encore la république à leur général ; l’attachement à la révolution était dans toute sa ferveur et la puissance civile dans toute sa force. Dumouriez éprouva, en se déclarant contre la Convention, le sort qu’avait éprouvé la Fayette en se déclarant contre l’assemblée législative, et Bouillé en se déclarant contre l’assemblée constituante. À cette époque, un général eût-il réuni la fermeté de Bouillé au patriotisme et à la popularité de la Fayette, aux victoires et aux ressources de Dumouriez, il eût échoué comme eux. La révolution, avec le mouvement qui lui était imprimé, devait être plus forte que les partis, que les généraux et que l’Europe. Dumouriez passa dans le camp autrichien avec le duc de Chartres, le colonel Thouvenot et deux escadrons de Berchiny ; le reste de son armée vint dans le camp de Famars se réunir aux troupes commandées par Dampierre.

La Convention, en apprenant l’arrestation des commissaires, s’établit en permanence, déclara Dumouriez traître à la patrie, autorisa tout citoyen à lui courir sus, mit sa tête à prix, décréta le fameux comité de salut public, et bannit de la république le duc d’Orléans et tous les Bourbons. Quoique les Girondins eussent, dans cette circonstance, attaqué Dumouriez aussi vivement que les Montagnards, on les accusa d’être complices de sa défection, et ce fut un nouveau grief ajouté à tous les autres. Leurs ennemis devenaient de jour en jour plus puissants, et c’était dans les moments de danger public qu’ils étaient surtout redoutables. Jusque-là, dans la lutte qui s’était établie entre les deux partis, ils l’avaient emporté sur tous les points. Ils avaient arrêté les poursuites contre les massacres de septembre ; ils avaient fait maintenir les usurpations de la commune ; ils avaient obtenu d’abord le jugement, puis la mort de Louis XVI ; par leurs menées, les pillages de février et la conspiration du 10 mars étaient demeurés impunis ; ils avaient fait décréter le tribunal révolutionnaire malgré les Girondins ; à force de dégoûts, ils avaient chassé Roland du ministère ; ils venaient de triompher de Dumouriez. Il ne leur restait plus qu’à enlever aux Girondins leur dernier asile, l’assemblée : c’est ce qu’ils commencèrent le 10 avril, et ce qu’ils achevèrent le 2 juin.

Robespierre poursuivit nominativement Brissot, Guadet, Vergniaud, Pétion, Gensonné dans la Convention ; Marat les dénonça dans les sociétés populaires. Il écrivit, en qualité de président des Jacobins, une adresse aux départements, dans laquelle il invoquait le tonnerre des pétitions et des accusations contre les traîtres et les délégués infidèles qui avaient voulu sauver le tyran en votant l’appel au peuple ou la réclusion. La droite et la Plaine de la Convention sentirent qu’il fallait se réunir. Marat fut envoyé devant le tribunal révolutionnaire. Cette nouvelle mit en rumeur les clubs, la multitude et la commune. En représailles, le maire Pache vint au nom de trente-cinq sections et du conseil général, demander l’expulsion des principaux Girondins. Le jeune Boyer-Fronfrède demanda d’être compris dans la proscription de ses collègues, et les membres de la droite et de la Plaine se levèrent en criant : tous ! Tous ! Cette pétition, quoique déclarée calomnieuse, fut une première attaque du dehors contre la Convention, et elle prépara les esprits à la ruine de la Gironde.

L’accusation de Marat fut loin d’intimider les Jacobins qui l’accompagnèrent au tribunal révolutionnaire. Marat fut acquitté et porté en triomphe dans l’assemblée. Depuis ce moment les avenues de la salle furent occupées par d’audacieux Sans-Culottes, et les habitués des Jacobins envahirent les tribunes de la Convention. Les clubistes et les tricoteuses de Robespierre interrompirent sans cesse les orateurs de la droite et troublèrent les délibérations, tandis qu’au dehors on rechercha toutes les occasions de se défaire des Girondins. Henriot, commandant de la section des Sans-Culottes, y excita les bataillons prêts à partir pour la Vendée. Guadet vit alors qu’il ne fallait plus s’arrêter à des plaintes, à des discours ; il monte à la tribune : citoyens, dit-il, pendant que les hommes vertueux se bornent à gémir sur les malheurs de la patrie, les conspirateurs s’agitent pour la perdre. Comme César, ils disent : laissons-les dire, et agissons ? Eh bien ! Agissez aussi. Le mal est dans l’impunité des conjurés du 10 mars ; le mal est dans l’anarchie ; le mal est dans l’existence des autorités de Paris avides à la fois d’argent et de domination. Citoyens, il en est temps encore, vous pouvez sauver la république et votre gloire compromise. Je propose de casser les autorités de Paris, de remplacer dans les vingt-quatre heures la municipalité par les présidents des sections, de réunir les suppléants de la Convention à Bourges dans le plus court délai, et d’envoyer ce décret aux départements par des courriers extraordinaires. Cette motion de Guadet surprit un moment la Montagne. Si les mesures qu’il proposait avaient été adoptées sur-le-champ, c’en était fait de la domination de la commune et des projets des conspirateurs ; mais il est probable aussi que les partis se seraient agités, que la guerre civile se serait étendue, que la Convention eût été dissoute par l’assemblée de Bourges, tout centre d’action détruit, et que la révolution n’eût pas été assez forte contre les luttes intérieures et les attaques de l’Europe : c’est ce que craignit le parti modéré de l’assemblée. Redoutant l’anarchie, si l’on n’arrêtait pas la commune ; la contre-révolution, si l’on comprimait trop le peuple, il aurait voulu maintenir la balance entre les deux extrémités de la Convention.

Ce parti composait les comités de sûreté générale et de salut public ; il était dirigé par Barrère, qui, comme tous les esprits justes et les caractères faibles, fut pour la modération tant que la peur ne fit pas de lui un instrument de cruauté et de tyrannie. Au lieu des mesures décisives de Guadet, il proposa de nommer une commission extraordinaire de douze membres, chargée d’examiner la conduite de la municipalité, de rechercher les auteurs des complots ourdis contre la représentation nationale, et de s’assurer de leurs personnes. Ce terme moyen fut adopté ; mais il laissait subsister la commune, et la commune devait triompher de la Convention.

La commission des Douze jeta l’alarme chez les membres de la commune par ses recherches ; elle découvrit une nouvelle conjuration, qui devait éclater le 22 mai, fit arrêter quelques conspirateurs, et entre autres le substitut du procureur de la commune, Hébert, auteur du père Duchesne, qu’on saisit au sein même de la municipalité. La commune, d’abord stupéfaite, se mit en mesure de combattre. Dès ce moment il ne fut plus question de complots, mais d’insurrections. Le conseil général encouragé par les Montagnards, s’entoura des agitateurs de la capitale ; il fit répandre le bruit que les Douze voulaient épurer la Convention, et remplacer le tribunal qui avait acquitté Marat par un tribunal contre-révolutionnaire. Les Jacobins, les Cordeliers, les sections se mirent en permanence. Le 26 mai, l’agitation commença à se faire sentir ; le 27, elle devint assez forte pour que la commune pût ouvrir l’attaque. Elle se présenta à la Convention, et demanda la liberté d’Hébert et la suppression des Douze ; elle était suivie des députés des sections qui exprimaient le même voeu, et la salle était entourée de rassemblements considérables. La section de la cité osa même demander que les Douze fussent traduits devant le tribunal révolutionnaire. Isnard, président de l’assemblée, leur répondit d’un ton solennel : écoutez ce que je vais vous dire. Si jamais par une de ces insurrections qui se renouvellent depuis le 10 mars et dont les magistrats n’ont pas averti l’assemblée, il arrivait qu’on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti ; oui, la France entière tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur quelle rive de la Seine Paris a existé. Cette réponse devint le signal d’un grand tumulte. Je vous le déclare aussi, s’écria Danton, tant d’impudence commence à nous peser ; nous vous résisterons ; et se retournant vers la droite : plus de trêve entre la Montagne et les lâches qui ont voulu sauver le tyran.

La plus grande confusion régna alors dans la salle ; les tribunes poussaient des cris contre la droite, les Montagnards éclataient en menaces, de moment en moment les députations se succédaient du dehors, et la Convention se trouvait entourée d’une multitude immense. Quelques sectionnaires du Mail et de la Butte-des-Moulins, commandés par Raffet, s’étaient placés sous les couloirs et dans les avenues pour la défendre. Les Girondins résistèrent tant qu’ils purent contre les députations et la Montagne. Menacés au dedans, assiégés au dehors, ils s’autorisaient de cette violence pour exciter l’indignation de l’assemblée. Mais le ministre de l’intérieur, Garat, vint leur enlever cette ressource. Appelé pour rendre compte de l’état de Paris, il assura que la Convention n’avait rien à craindre ; et l’opinion de Garat, qui passait pour impartial et que son esprit conciliateur entraînait à des démarches équivoques enhardit les membres de la Montagne. Isnard fut obligé de quitter le fauteuil ; Hérault de Séchelles le remplaça, et ce fut pour les Montagnards le signal de la victoire. Le nouveau président répondit aux pétitionnaires qu’Isnard avait contenus jusque-là : la force de la raison et la force du peuple sont la même chose. Vous nous demandez un magistrat et la justice ; les représentants du peuple vous la rendront. Il était fort tard, la droite était découragée, quelques uns de ses membres étaient partis ; les pétitionnaires s’étaient portés de la barre sur les siéges des représentants, et là, confondus avec les Montagnards, au milieu des cris et du désordre, ils votèrent tous ensemble la cassation des Douze et l’élargissement des prisonniers. Ce fut à minuit et demi, au bruit des applaudissements des tribunes et du peuple, que ce décret fut porté.

Peut-être eût-il été sage à la Gironde, puisqu’elle n’était pas réellement la plus forte, de ne point revenir sur cette délibération. Le mouvement de la veille ne devait pas avoir d’autre résultat que la suppression des Douze, si d’autres causes ne le prolongeaient pas encore. Mais, parvenus à ce point de violence dans leurs animosités, les deux partis allaient vider entre eux la querelle ; ils étaient réduits à se combattre, puisqu’ils ne pouvaient plus se souffrir ; ils devaient marcher de défaite en victoire, et de victoire en défaite, en s’exaltant chaque jour davantage, jusqu’à ce que le plus fort triomphât définitivement du plus faible. Le lendemain, les membres de la droite regagnèrent le champ de bataille dans la Convention ; ils firent rapporter le décret de la veille, comme illégalement rendu, dans le tumulte et sous l’oppression, et la commission fut rétablie. Vous avez fait hier, leur dit alors Danton, un grand acte de justice. Mais, je vous l’annonce, si la commission conserve le pouvoir tyrannique qu’elle a exercé ; si les magistrats du peuple ne sont pas rendus à leurs fonctions ; si les bons citoyens ont encore à craindre les arrestations arbitraires, alors, après vous avoir prouvé que nous passons nos ennemis en prudence, en sagesse, nous les passerons en audace et en vigueur révolutionnaire. Danton craignait d’engager le combat, et il redoutait autant le triomphe des Montagnards que celui des Girondins : aussi voulut-il tour à tour prévenir le 31 mai et en modérer les résultats ; mais il se vit réduit à se joindre aux siens pendant le combat, à se taire après la victoire.

L’agitation, qui était un peu calmée par la suppression des Douze, devint menaçante à la nouvelle de leur rétablissement. Les tribunes des sections et des sociétés populaires retentirent d’invectives, de cris de danger, d’appel à l’insurrection. Hébert, sorti de prison, reparut à la commune. On lui mit sur le front une couronne, qu’il déposa sur le front de Brutus, et il courut aux Jacobins crier vengeance contre les Douze. Alors Robespierre, Marat, Danton, Chaumette et Pache se réunirent pour organiser un nouveau mouvement. L’insurrection fut modelée sur celle du 10 août : on employa le 29 mai à y préparer les esprits ; le 30, les membres du collège électoral, des commissaires des clubs, des députés des sections s’assemblèrent à l’évêché, se déclarèrent en insurrection, cassèrent le conseil général de la commune, le réintégrèrent ensuite, en lui faisant prêter un nouveau serment ; Henriot reçut le titre de commandant général de la force armée, et les Sans-Culottes eurent quarante sous par jour tant qu’ils seraient sous les armes. Ces déterminations prises, le 31, de grand matin, on sonne le tocsin, on bat la générale, on réunit les troupes et l’on marche sur la Convention, qui siégeait depuis quelque temps au château des Tuileries.

L’assemblée était en séance depuis longtemps ; elle s’était réunie au bruit du tocsin. Le ministre de l’intérieur, les administrateurs du département et le maire de Paris avaient été successivement appelés à la barre. Garat avait rendu compte de l’agitation de Paris, et avait paru n’en craindre aucun résultat désastreux. Lhuillier, au nom du département, avait assuré que ce n’était là qu’une insurrection morale. Le maire Pache vint le dernier, et d’une manière hypocrite il fit part des opérations des insurgés : il prétendit avoir employé tous ses efforts pour maintenir l’ordre ; il assura que la garde de la Convention était doublée, et qu’il avait défendu de tirer le canon d’alarme. Mais au même instant on l’entendit retentir au loin. La surprise et l’agitation furent extrêmes. Cambon invita l’assemblée à l’union ; il réclama le silence des tribunes : dans ces circonstances extraordinaires, dit-il, le seul moyen de déjouer les malveillants est de faire respecter la Convention nationale. — je demande, dit Thuriot, que la commission des Douze soit cassée à l’instant. — et moi, dit Tallien, que le glaive de la loi frappe les conspirateurs qui sont dans le sein même de la Convention. Les Girondins, de leur côté, veulent qu’on mande à la barre l’audacieux Henriot pour avoir fait tirer le canon d’alarme sans l’ordre de la Convention. S’il y a un combat, dit Vergniaud, il sera, quel qu’en soit le succès, la perte de la république. Que tous les membres jurent qu’ils mourront à leur poste. L’assemblée entière se lève en adhérant à la proposition. Danton s’élance à la tribune : cassez la commission des Douze, s’écrie-t-il ; le canon a tonné. Si vous êtes législateurs politiques, loin de blâmer l’explosion de Paris, vous la tournerez au profit de la république en réformant vos erreurs, en cassant votre commission ; et comme il entendit des murmures : c’est à ceux qui ont reçu quelques talents politiques que je m’adresse, et non à ces hommes stupides qui ne savent faire parler que leurs passions. Je leur dis : considérez la grandeur de votre but ; c’est de sauver le peuple de ses ennemis, des aristocrates, de le sauver de sa propre colère. Si quelques hommes, vraiment dangereux, n’importe à quel parti ils appartiennent, voulaient ensuite prolonger un mouvement devenu inutile quand vous aurez fait justice, Paris lui-même les fera rentrer dans le néant. Je demande froidement la suppression pure et simple de la commission sous le rapport politique. La commission était violemment attaquée d’un côté, faiblement défendue de l’autre ; Barrère et le comité de salut public, qui en étaient les créateurs, proposaient sa suppression pour ramener la paix et pour ne pas mettre l’assemblée à la merci de la multitude. Les Montagnards modérés voulaient s’arrêter à cette mesure, lorsque les députations arrivèrent. Les membres du département, ceux de la municipalité et les commissaires des sections, admis à la barre, ne demandèrent pas seulement la suppression des Douze, mais encore le châtiment de ses membres et de tous les chefs girondins.

Les Tuileries étaient alors bloquées par les insurgés, et la présence de leurs commissaires dans le sein de la Convention enhardit les Montagnards extrêmes, qui voulaient détruire le parti girondin. Robespierre, leur chef et leur orateur, prit la parole et dit : citoyens, ne perdons pas ce jour en vaines clameurs et en mesures insignifiantes ; ce jour est peut-être le dernier où le patriotisme combattra la tyrannie ! Que les fidèles représentants du peuple se réunissent pour assurer son bonheur ! Il pressa la Convention de suivre la marche indiquée par les pétitionnaires plutôt que celle proposée par le comité du salut public. Comme il se livrait à de longues déclarations contre ses adversaires : concluez donc ! lui cria Vergniaud. — Oui, je vais conclure, et contre vous ! Contre vous, qui, après la révolution du 10 août, avez voulu conduire à l’échafaud ceux qui l’ont faite ! Contre vous, qui n’avez cessé de provoquer la destruction de Paris ! Contre vous, qui avez voulu sauver le tyran ! Contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez ! Contre vous qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes dont Dumouriez demandait la tête ! Contre vous, dont les vengeances criminelles ont provoqué ces mêmes cris d’indignation dont vous voulez faire un crime à ceux qui sont vos victimes ! Eh bien ! Ma conclusion, c’est le décret d’accusation contre tous les complices de Dumouriez et contre ceux qui sont désignés par les pétitionnaires ! Malgré la violence de cette sortie, le parti de Robespierre n’eut pas la victoire. L’insurrection n’avait été dirigée que contre les Douze ; et le comité de salut public, qui proposait leur suppression, l’emporta sur la commune. L’assemblée adopta le décret de Barrère, qui cassait les Douze, qui mettait la force publique en réquisition permanente, et qui, pour contenter les pétitionnaires, chargeait le comité de salut public de rechercher les complots dénoncés par eux. Dès que la multitude qui entourait l’assemblée fut instruite de ces mesures, elle les accueillit avec des applaudissements, et elle se dispersa.

Mais les conspirateurs ne voulaient point s’arrêter à ce demi triomphe : ils étaient allés, le 30 mai, plus loin que le 29 ; ils allèrent, le 2 juin, plus loin que le 31 mai. L’insurrection devint, de morale, comme ils l’appelaient, personnelle, c’est-à-dire qu’elle ne fut plus dirigée contre un pouvoir, mais contre des députés ; elle échappa à Danton et à la Montagne, et elle échut à Robespierre, à Marat et à la commune. Dès le soir du 31, un député jacobin dit qu’il n’y avait que la moitié de fait, qu’il fallait achever, et ne pas laisser le peuple se refroidir. Henriot offrit au club de mettre à sa disposition la force armée. Le comité insurrectionnel s’établit ouvertement près de la Convention. Toute la journée du 1er juin fut consacrée à préparer un grand mouvement. La commune écrivit aux sections : citoyens, restez debout ; les dangers de la patrie vous en font une loi suprême. Le soir, Marat, qui fut le principal auteur du 2 juin, se rendit à l’hôtel de ville, monta lui-même à l’horloge, et sonna le tocsin ; il invita les membres du conseil à ne pas désemparer qu’ils n’eussent obtenu le décret d’accusation contre les traîtres et les hommes d’état. Quelques députés se réunirent dans la Convention, et les conspirateurs vinrent demander le décret contre les proscrits ; mais ils n’étaient pas encore assez en force pour l’arracher à la Convention. Toute la nuit se passa en préparatifs ; le tocsin sonna, la générale battit, les rassemblements se formèrent. Le dimanche matin, vers huit heures, Henriot se présenta au conseil général, et déclara à ses complices, au nom du peuple insurgé, qu’on ne déposerait les armes qu’après avoir obtenu l’arrestation des députés conspirateurs. Il se mit ensuite à la tête des immenses attroupements qui étaient sur la place de l’hôtel de ville, les harangua et donna le signal du départ. Il était près de dix heures lorsque les insurgés arrivèrent sur la place du carrousel ; Henriot plaça autour du château les bandes les plus dévouées, et bientôt la Convention fut investie par quatre-vingt mille hommes, dont le plus grand nombre ignorait ce qu’on exigeait de lui et était plus disposé à défendre qu’à attaquer la députation.

La plupart des proscrits ne s’étaient point rendus dans l’assemblée. Quelques-uns, courageux jusqu’au bout, étaient venus braver l’orage pour la dernière fois. Dès le commencement de la séance, l’intrépide Lanjuinais monte à la tribune : je demande, dit-il, à parler sur la générale qui bat dans tout Paris. Il est aussitôt interrompu par les cris : à bas ! à bas ! Il veut la guerre civile ! Il veut la contre-révolution ! Il calomnie Paris ! Il insulte le peuple ! Malgré les menaces, les outrages, les cris de la Montagne et des tribunes, Lanjuinais dénonce les projets de la commune et des factieux : son courage augmente avec ses périls. Vous nous accusez, dit-il, de calomnier Paris ! Paris est pur, Paris est bon, Paris est opprimé par des tyrans qui veulent du sang et de la domination. Ces paroles deviennent le signal du plus violent tumulte ; plusieurs députés montagnards se précipitent vers la tribune pour en arracher Lanjuinais, qui s’y attache fortement, et qui, avec l’accent du plus généreux courage, s’écrie encore : je demande que toutes les autorités révolutionnaires de Paris soient cassées ; je demande que tout ce qu’elles ont fait depuis trois jours soit nul ; je demande que tous ceux qui voudront s’arroger une autorité nouvelle, contraire à la loi, soient mis hors de la loi, et qu’il soit permis à tout citoyen de leur courir sus. À peine a-t-il achevé que les pétitionnaires insurgés viennent demander son arrestation et celle de ses collègues. Citoyens, disent-ils en finissant, le peuple est las de voir ajourner son bonheur ; il le laisse encore un instant dans vos mains ; sauvez-le, ou nous vous déclarons qu’il va se sauver lui-même ! La droite demande l’ordre du jour sur la pétition des insurgés. La Convention passe à l’ordre du jour.

Aussitôt les pétitionnaires sortent dans une attitude menaçante, les hommes quittent les tribunes, on crie aux armes, et un grand bruit se fait entendre au dehors. Sauvez le peuple, dit un Montagnard, sauvez vos collègues en décrétant leur arrestation provisoire. — Non, non, répondent la droite et même une partie de la gauche. — Nous partagerons tous leur sort, s’écrie la Réveillère-Lépaux. Le comité de salut public, chargé de faire un rapport, épouvanté de la grandeur du péril, proposa, comme au 31 mai, une mesure d’apparente conciliation pour satisfaire les insurgés sans sacrifier entièrement les proscrits. Le comité s’adresse, dit Barrère, au patriotisme, à la générosité des membres accusés : il leur demande la suspension de leur pouvoir, en leur représentant que c’est la seule raison qui puisse faire cesser les divisions qui affligent la république et y ramener la paix. Quelques-uns d’entre eux adhérèrent à cette mesure. Isnard se suspendit lui-même ; Lanthénas, Dussaulx et Fauchet imitèrent son exemple ; Lanjuinais ne le suivit point. J’ai, je crois, jusqu’à ce moment montré quelque courage, dit-il ; n’attendez de moi ni suspension ni démission ; violemment interrompu : quand les anciens, ajouta-t-il, préparaient un sacrifice, ils couronnaient la victime de fleurs et de bandelettes en la conduisant à l’autel : le prêtre l’immolait, mais il ne l’insultait pas. Barbaroux fut aussi ferme que Lanjuinais : j’ai juré, dit-il, de mourir à mon poste ; je tiendrai mon serment. Les conjurés de la Montagne s’élevèrent eux-mêmes contre la proposition du comité. Marat prétendit qu’il fallait être pur pour faire des sacrifices, et Billaud-Varennes demanda le jugement des Girondins, et non leur suspension.

Pendant que ce débat avait lieu, un député de la Montagne, Lacroix, entre précipitamment dans la salle, s’élance à la tribune, déclare qu’il vient d’être insulté à la porte, qu’on l’a empêché de sortir, et que la Convention n’est pas libre. Un grand nombre de Montagnards s’indignent contre Henriot et contre ses troupes. Danton dit qu’il faut venger vigoureusement la majesté nationale outragée. Barrère propose à la Convention de se présenter au peuple : représentants, dit-il, ordonnez votre liberté, suspendez votre séance, faites baisser devant vous les baïonnettes qui vous entourent. La Convention entière se lève et se met en marche, précédée de ses huissiers, ayant en tête son président couvert en signe de détresse. Elle arrive à une issue qui donnait sur la place du carrousel, et trouve Henriot, à cheval, le sabre à la main. Que demande le peuple ? lui dit le président Hérault de Séchelles ; la Convention n’est occupée que de son bonheur. — Hérault, répond Henriot, le peuple n’est pas levé pour entendre des phrases : il veut qu’on lui livre vingt-quatre coupables. — qu’on nous livre tous ! s’écrient ceux qui entourent le président. Henriot se retourne alors vers les siens et crie : canonniers, à vos pièces ! Deux canons sont pointés sur la Convention, qui recule, entre dans le jardin ; le traverse et se présente à plusieurs passages qu’elle trouve également fermés. Partout les soldats sont sous les armes ; Marat parcourt les rangs ; il excite, il encourage les insurgés : point de faiblesse, leur dit-il, ne quittez pas votre poste qu’on ne vous les ait livrés. La Convention rentre alors dans l’enceinte de ses séances ; accablée de son impuissance, convaincue de l’inutilité de ses efforts et tout à fait asservie. L'arrestation des proscrits n’est plus combattue. Marat, vrai dictateur de l’assemblée, décide souverainement du sort de ses membres. Dussaulx, dit-il, est un vieillard radoteur, incapable d’être chef de parti ; Lanthénas est un pauvre d’esprit qui ne mérite pas qu’on songe à lui ; Ducos n’a eu que quelques opinions erronées, et ne saurait être un chef contre-révolutionnaire. Je demande qu’on les excepte et qu’on les remplace par Valazé ; et l’on retranche de la liste Dussaulx, Lanthénas, Ducos, et l’on y ajoute Valazé. La liste fut ainsi arrêtée sans que la moitié de l’assemblée prît part au décret. Voici les noms de ces illustres proscrits. On décréta d’arrestation les girondins Gensonné, Guadet, Brissot, Gorsas, Pétion, Vergniaud, Salles, Barbaroux, Chambon, Buzot, Birotteau, Lidon, Rabaud, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lehardy, Lesage, Louvet, Valazé, le ministre des affaires étrangères Lebrun, le ministre des contributions Clavières et les membres des Douze : Kervelegan, Gardien, Rabaud Saint-étienne, Boileau, Bertrand, Vigée, Molleveau, Henri la Rivière, Gomaire et Bergoing.

La Convention les mit en détention chez eux, et les plaça sous la sauvegarde du peuple. Dès ce moment, la consigne qui retenait l’assemblée prisonnière fut levée, et la multitude s’écoula ; mais dès ce moment aussi il n’y eut plus de Convention libre. Ainsi succomba le parti de la Gironde, parti remarquable par de grands talents et des idées généreuses, parti qui honora la république naissante par l’horreur du sang, la haine du crime, le dégoût de l’anarchie, l’amour de l’ordre, de la justice et de la liberté ; parti mal placé entre la classe moyenne, dont il avait combattu la révolution, et les classes inférieures dont il repoussait le gouvernement. Condamné à ne pas agir, ce parti ne put qu’illustrer une défaite certaine par une lutte courageuse et par une belle mort. À cette époque on pouvait avec certitude prévoir sa fin : il avait été chassé de poste en poste : des Jacobins, par l’envahissement des Montagnards ; de la commune, par la sortie de Pétion ; du ministère, par la retraite de Roland et de ses collègues ; de l’armée, par la défection de Dumouriez. Il ne lui restait plus que la Convention ; c’est là qu’il se retrancha, qu’il combattit et qu’il succomba. Ses ennemis essayèrent tour à tour contre lui et des complots et des insurrections. Les complots firent créer la commission des Douze, qui parut donner un avantage momentané à la Gironde, mais qui n’en excita que plus violemment ses adversaires. Ceux-ci mirent le peuple en mouvement, et ils enlevèrent aux Girondins d’abord leur autorité en détruisant les Douze, ensuite leur existence politique en proscrivant leurs chefs.

Les suites de ce désastreux événement ne furent selon la prévoyance de personne. Les dantonistes crurent que les dissensions des partis seraient terminées, et la guerre civile éclata. Les modérés du comité de salut public crurent que la Convention reprendrait toute sa puissance, et elle fut asservie. La commune crut que le 31 mai lui vaudrait la domination, qui échut à Robespierre et à quelques hommes dévoués à sa fortune ou à l’extrême démocratie. Enfin, il y eut un parti de plus à ajouter aux partis vaincus et dès lors aux partis ennemis, et comme on avait fait, après le 10 août, la république contre les constitutionnels, on fit, après le 31 mai, la terreur contre les modérés de la république.


À suivre…