Chapitre XII

Depuis l’installation du Directoire, le 27 octobre 1795, jusqu’au coup d’état du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).

Revue de la révolution. — Son second caractère de réorganisation ; passage de la vie publique à la vie privée. —les cinq directeurs ; leurs travaux intérieurs. — Pacification de la Vendée. — Conspiration de Babeuf ; dernière défaite du parti démagogique. — Plan de campagne contre l’Autriche ; conquête de l’Italie par le général Bonaparte ; traité de Campo-Formio, la république française est reconnue, avec ses acquisitions et son entourage des républiques batave, lombarde, ligurienne, qui prolongeait son système en Europe. — Élections royalistes de l’an V ; elles changent la situation de la république. — Nouvelle lutte entre le parti contre-révolutionnaire, ayant son siége dans les conseils, dans le club de Clichy, dans les salons, et le parti conventionnel, posté au Directoire, dans le club de Salm et dans l’armée. — Coup d’état du 18 fructidor ; le parti de vendémiaire est encore une fois battu.

La révolution française, qui avait détruit l’ancien gouvernement et bouleversé de fond en comble l’ancienne société, avait deux buts bien distincts, celui d’une constitution libre, et celui d’un état social plus perfectionné. Les six années que nous venons de parcourir furent la recherche du gouvernement de la part de chacune des classes qui composaient la nation française. Les privilégiés voulurent établir leur régime contre la cour et contre la bourgeoisie par le maintien des ordres et des états généraux ; la bourgeoisie voulut établir le sien contre les privilégiés et contre la multitude par la constitution de 1791, et la multitude voulut établir le sien contre tout le monde, par la constitution de 1793. Aucun de ces gouvernements ne put se consolider, parce que tous furent exclusifs. Mais, pendant leurs essais, chaque classe, momentanément dominatrice, détruisit dans les classes plus élevées ce qu’il y avait d’intolérant et ce qui devait s’opposer à la fondation de la nouvelle société française reposant sur l’égalité des droits et les arrangements les plus équitables.

Au moment où le Directoire succéda à la Convention, les luttes de classes se trouvèrent extrêmement ralenties. Le haut de chacune d’elles formait un parti qui combattait encore pour la possession et pour la forme du gouvernement ; mais la masse de la nation, qui avait été si profondément ébranlée depuis 1789 jusqu’à 1795, aspirait à s’asseoir et à s’arranger d’après le nouvel ordre des choses. Cette époque vit finir un grand mouvement et en vit commencer un autre. La révolution prit son second caractère, son caractère d’organisation civile et de repos intérieur, après l’agitation, l’immense travail et la démolition complète qui avaient rempli ses premières années.

Cette seconde période fut remarquable en ce qu’elle parut une sorte d’abandon de la liberté. Les partis, ne pouvant plus la posséder d’une manière exclusive et durable, se découragèrent et se jetèrent de la vie publique dans la vie privée. Cette seconde période se divisa elle-même en deux époques : elle fut libérale pendant la première époque du Directoire et au commencement du Consulat, administrative et militaire à la fin du Consulat et sous l’Empire. La révolution alla en se matérialisant chaque jour davantage ; après avoir fait un peuple de sectaires, elle fit un peuple de travailleurs, et puis un peuple de soldats.

Déjà beaucoup d’illusions s’étaient perdues ; on avait passé par tant d’états différents et vécu si vite en si peu d’années, que toutes les idées étaient confondues et toutes les croyances ébranlées. Le règne de la classe moyenne et celui de la multitude avaient passé comme une rapide fantasmagorie. On était loin de cette France du 14 juillet, avec ses profondes convictions, sa moralité généreuse, son assemblée exerçant la toute-puissance au nom de la raison et dans l’intérêt de la liberté, ses magistratures populaires, ses gardes bourgeoises, ses dehors animés, brillants, associant l’amour de la loi à celui de l' indépendance.

On était loin de la France plus rembrunie et plus orageuse du 10 août, où une seule classe avait occupé le gouvernement et la société et y avait porté son langage, ses manières, son costume, l’agitation de ses craintes, le fanatisme de ses idées, les défiances et le régime de sa position. Alors on avait vu la vie publique remplacer entièrement la vie privée, la république offrir tour à tour l’aspect d’une assemblée et d’un camp, les riches soumis aux pauvres, et les croyances de la démocratie à côté de l’administration sombre et déguenillée du peuple. à chacune de ces époques, on avait été fortement attaché à quelque idée : d’abord à la liberté et à la monarchie constitutionnelle ; en dernier lieu, à l’égalité, à la fraternité, à la république. Mais au commencement du Directoire on ne croyait plus à rien et, pendant le grand naufrage des partis, tout avait pris fin, et les nobles attachements de la bourgeoisie et les espérances passionnées du peuple.

On sortait affaibli et froissé de cette furieuse tourmente ; et chacun, se rappelant l’existence politique avec effroi, se jeta d’une manière effrénée vers les plaisirs et les relations de l’existence privée, si longtemps suspendue. Les bals, les festins, les dissipations licencieuses, les équipages, reparurent avec plus de vogue que jamais ; ce fut la réaction des habitudes de l’ancien régime. Le règne des sans-culottes ramena la domination des riches ; les clubs firent renaître les salons. Du reste, il n’était guère possible que ce premier symptôme de la reprise de la civilisation nouvelle ne fût point aussi désordonné. Les moeurs directoriales étaient le produit d’une autre société, qui devait reparaître avant que la société nouvelle eût réglé ses rapports et fait ses propres moeurs. Dans cette transition, le luxe devait faire naître le travail ; l’agiotage se mêler au commerce ; les salons amener le rapprochement des partis, qui ne pouvaient se souffrir que par la vie privée ; enfin, la civilisation recommencer la liberté.

La situation de la république était décourageante au moment de l’installation du Directoire. Il n’existait aucun élément d’ordre et d’administration. Il n’y avait point d’argent dans le trésor public : les courriers étaient souvent retardés faute de la somme modique nécessaire pour les faire partir. Au dedans, l’anarchie et le malaise étaient partout ; le papier-monnaie, parvenu au dernier degré de ses émissions et de son discrédit, détruisait toute confiance et tout commerce ; la famine se prolongeait, chacun refusant de vendre ses denrées, car c’eût été les donner ; les arsenaux étaient épuisés ou presque vides. Au dehors, les armées étaient sans caissons, sans chevaux, sans approvisionnements ; les soldats étaient nus, et les généraux manquaient souvent de leur solde de huit francs numéraire par mois, supplément indispensable, quoique bien modique, de leur solde en assignats. Enfin, les troupes, mécontentes et perdant leur discipline à cause de leurs besoins, étaient de nouveau battues et sur la défensive.

Cette crise s’était déclarée après la chute du comité de salut public. Celui-ci avait pourvu aux nécessités, tant de l’armée que de l’intérieur, par les réquisitions et le maximum. Personne n’avait osé se soustraire à ce régime financier, qui rendait les riches et les commerçants tributaires des soldats et de la multitude, et à cette époque les denrées n’avaient pas été enfouies. Mais depuis, la violence et la confiscation n’existant plus, et la disette ayant continué à se faire sentir, les armées comme le peuple avaient souffert d’une pénurie, qu’augmentait encore la réaction contre le maximum. Le système de la Convention avait consisté, en économie politique, dans la consommation d’un immense capital, représenté par les assignats. Cette assemblée avait été un gouvernement riche, qui s’était ruiné à défendre la révolution. Une vaste partie du territoire français, consistant en domaines de la couronne, en biens du haut clergé, du clergé régulier et de la noblesse émigrée, avait été vendue ; et le produit avait servi à l’entretien du peuple, qui travaillait peu, et à la défense extérieure de la république par les armées. Plus de huit milliards d’assignats avaient été émis avant le 9 thermidor, et depuis cette époque on avait ajouté trente milliards à cette somme déjà si énorme. On ne pouvait plus continuer un tel système ; il fallait recommencer le travail et revenir à la monnaie réelle.

Les hommes chargés de remédier à une aussi grande désorganisation étaient la plupart ordinaires ; mais ils se mirent à l’oeuvre avec ardeur, courage et bon sens. Lorsque les directeurs, dit M. Bailleul, entrèrent dans le Luxembourg, il n’y avait pas un meuble. Dans un cabinet, autour d’une petite table boiteuse, l’un des pieds étant rongé de vétusté, sur laquelle table ils déposèrent un cahier de papier à lettres et une écritoire à calumet, qu’heureusement ils avaient eu la précaution de prendre au comité de salut public, assis, sur quatre chaises de paille, en face de quelques bûches mal allumées, le tout emprunté au concierge Dupont, qui croirait que c’est dans cet équipage que les membres du nouveau gouvernement, après avoir examiné toutes les difficultés, je dirai plus, toute l’horreur de leur situation, arrêtèrent qu’ils feraient face à tous les obstacles, qu’ils périraient, ou qu’ils sortiraient la France de l’abîme où elle était plongée !... Ils rédigèrent sur une feuille de papier à lettres l’acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués ; acte qu’ils adressèrent aussitôt aux chambres législatives. Les directeurs se distribuèrent ensuite le travail. Ils consultèrent les motifs qui les avaient fait choisir par le parti conventionnel. Rewbel, doué d’une activité très grande, homme de loi, versé dans l’administration et les affaires, eut dans son département la justice, les finances et les relations extérieures. Il devint bientôt, à cause de son habileté ou de son caractère impérieux, le faiseur général civil du Directoire. Barras n’avait aucune connaissance spéciale : son esprit était médiocre et de peu de ressources ; ses habitudes paresseuses. Dans un moment de danger, il était propre, par sa résolution, à un coup de main semblable à celui de thermidor ou de vendémiaire. Uniquement capable, en un temps ordinaire, de surveiller les partis, dont il pouvait mieux qu’un autre connaître les intrigues, il fut chargé de la police. Cet emploi lui convenait d’autant plus, qu’il était souple, insinuant, sans attachement à aucune secte politique, et qu’il avait des liaisons de révolutionnaire par sa conduite, tandis que sa naissance l’abouchait avec les aristocrates. Barras se chargea aussi de la représentation du Directoire, et il établit au Luxembourg une sorte de régence républicaine. Le pur, le modéré la Réveillère, que sa douceur, mêlée de courage, que ses sincères attachements pour la république et pour les mesures légales avaient fait porter au Directoire d’un élan commun de l’assemblée et de l’opinion, eut dans ses attributions la partie morale, l’éducation, les sciences, les arts, les manufactures, etc. Letourneur, ancien officier d’artillerie, membre du comité de salut public dans les derniers temps de la Convention, avait été nommé pour diriger la guerre. Mais dès que Carnot eut été choisi, au refus de Sieyès, il prit la conduite des opérations militaires, et laissa à son collègue Letourneur la marine et les colonies. Sa grande capacité et son caractère résolu lui donnèrent la haute main dans cette partie. Letourneur s’attacha à lui, comme la Réveillère à Rewbel, et Barras fut entre deux. Dans ce moment, les directeurs s’occupèrent avec le plus grand accord de la réparation et du bien-être de l’état.

Les directeurs suivirent franchement la route que leur traçait la constitution. Après avoir assis le pouvoir au centre de la république, ils l’organisèrent dans les départements, et ils établirent, autant qu’ils purent, une correspondance de but entre les administrations particulières et la leur. Placés entre les deux partis exclusifs et mécontents de prairial et de vendémiaire, ils s’appliquèrent, par une conduite décidée, à les assujettir à un ordre de choses qui tenait le milieu entre leurs prétentions extrêmes. Ils cherchèrent à ranimer l’esprit généreux des premières années de la révolution. Vous, écrivirent-ils à leurs agents, que nous appelons pour partager nos travaux, vous qui devez avec nous faire marcher cette constitution républicaine, votre première vertu, votre premier sentiment doit être cette volonté bien prononcée, cette foi patriotique qui a fait aussi ses heureux enthousiastes et produit ses miracles. Tout sera fait quand, par vos soins, ce sincère amour de la liberté qui sanctifia l’aurore de la révolution viendra ranimer le coeur de tous les Français. Les couleurs de la liberté flottant sur toutes les maisons, la devise républicaine écrite sur toutes les portes, présentent sans doute un spectacle bien intéressant. Obtenez davantage : avancez le jour où le nom sacré de la république sera gravé volontairement dans tous les coeurs.

Dans peu de temps la conduite ferme et sage du nouveau gouvernement rétablit un peu de confiance, et ramena l’abondance. La circulation des subsistances fut assurée ; et au bout d’un mois le Directoire se déchargea de l’approvisionnement de Paris, qui se fit tout seul. L’immense activité créée par la révolution commença à se porter vers l’industrie et l’agriculture. Une partie de la population quitta les clubs et les places publiques pour les ateliers et les champs ; alors se ressentit le bienfait d’une révolution qui, ayant détruit les corporations, morcelé la propriété, aboli les privilèges, quadruplé les moyens de civilisation, devait rapidement produire un bien-être prodigieux en France. Le Directoire favorisa ce mouvement de travail par des institutions salutaires. Il rétablit les expositions publiques de l’industrie et perfectionna le système d’instruction décrété sous la Convention. L’institut national, les écoles primaires, centrales et normales, formèrent un ensemble d’institutions républicaines. Le directeur la Réveillère, chargé de la partie morale du gouvernement, voulut alors fonder, sous le nom de Théophilanthropie, le culte déiste, que le comité de salut public avait inutilement essayé d’établir par la fête de l’être suprême. Il lui donna des temples, des chants, des formules et une sorte de liturgie : mais une pareille croyance ne pouvait être qu’individuelle, et ne pouvait pas longtemps rester publique. On se moqua beaucoup des théophilanthropes, dont le culte choquait également la foi des chrétiens et l’incrédulité des révolutionnaires. Aussi, poursuivie par le ridicule, disparut-elle bientôt comme culte et ne se conserva-t-elle que comme opinion. Il resta des déistes, mais il n’y eut plus de théophilanthropes.

Le Directoire, pressé par le besoin d’argent et par le désastreux état des finances, recourut à des moyens peu réguliers. Il avait vendu ou engagé les effets les plus précieux du garde-meuble pour subvenir aux nécessités les plus urgentes. Il restait encore des biens nationaux ; mais ils se vendaient mal et en assignats. Le Directoire proposa un emprunt forcé, que les conseils décrétèrent : c’était un reste de mesure révolutionnaire à l’égard des riches ; mais, ayant été accordée en tâtonnant et conduite sans autorité, cette mesure ne réussit pas. Le Directoire essaya alors de rajeunir le papier-monnaie ; il proposa des mandats territoriaux, qui devaient être employés à retirer les assignats en circulation, sur le pied de trente pour un, et à faire fonction de monnaie. Les mandats territoriaux furent décrétés par les conseils jusqu’à la valeur de deux milliards quatre cents millions. Ils eurent l’avantage de pouvoir être échangés, sur-le-champ et par l’effet de leur présentation, avec les domaines nationaux qui les représentaient. Ils en firent vendre beaucoup, et de cette manière ils achevèrent la mission révolutionnaire des assignats, dont ils furent la seconde période. Ils procurèrent au Directoire une ressource momentanée ; mais ils se discréditèrent aussi, et conduisirent insensiblement à la banqueroute, qui fut le passage du papier à la monnaie.

La situation militaire de la république n’était pas brillante : il y avait eu, à la fin de la Convention, un ralentissement de victoires. La position équivoque et la faiblesse de l’autorité centrale, autant que la pénurie, avaient relâché la discipline des troupes. D’ailleurs les généraux étaient disposés à l’insubordination, pour peu qu’ils eussent signalé leur commandement par des victoires et qu’ils ne fussent pas contenus par un gouvernement énergique. La Convention avait chargé Pichegru et Jourdan, l’un à la tête de l’armée du Rhin, l’autre avec celle de Sambre-et-Meuse, de cerner Mayence et de s’en rendre maîtres, afin d’occuper toute la ligne du Rhin. Pichegru fit complètement manquer ce projet : quoique revêtu de toute la confiance de la république et jouissant d’une très grande renommée militaire, il noua des trames contre-révolutionnaires avec le prince de Condé : mais ils ne purent pas s’entendre. Pichegru engageait le prince émigré à pénétrer en France avec ses troupes, par la Suisse ou par le Rhin, lui promettant son inaction, la seule chose qui dépendît de lui. Le prince exigeait au préalable que Pichegru fît arborer le drapeau blanc à son armée, qui était toute républicaine. Cette hésitation nuisit sans doute aux projets des réactionnaires, qui préparaient la conspiration de vendémiaire. Mais Pichegru, voulant, de manière ou d’autre, servir ses nouveaux alliés aux dépens de sa patrie, se fit battre à Heidelberg, compromit l’armée de Jourdan, évacua Manheim, leva le siége de Mayence avec des pertes considérables, et exposa cette frontière.

Le Directoire trouva le Rhin ouvert du côté de Mayence ; la guerre de la Vendée rallumée ; les côtes de l’Océan et de la Hollande menacées d’une descente de la part de l’Angleterre ; enfin l’armée d’Italie qui, manquant de tout, soutenait mal la défensive sous Schérer et sous Kellermann. Carnot prépara un nouveau plan de campagne, qui devait cette fois porter les armées de la république au coeur même des états ennemis. Bonaparte, nommé général de l’intérieur après les journées de vendémiaire, fut mis à la tête de l’armée d’Italie ; Jourdan conserva le commandement de l’armée de Sambre-et-Meuse, et Moreau eut celui de l’armée du Rhin, à la place de Pichegru. Celui-ci, dont le Directoire suspectait la trahison sans en être assuré, reçut l’offre de l’ambassade de Suède, qu’il refusa pour se rendre à Arbois, sa patrie. Les trois grandes armées ; placées sous les ordres de Bonaparte, de Jourdan et de Moreau, devaient attaquer la monarchie autrichienne par l’Italie et par l’Allemagne, se joindre au débouché du Tyrol et marcher sur Vienne en s’échelonnant. Les généraux se disposèrent à exécuter ce vaste mouvement, qui en réussissant rendait la république maîtresse du chef-lieu de la coalition sur le continent.

Le Directoire donna au général Hoche le commandement des côtes de l’océan, et le chargea de finir la guerre de la Vendée. Hoche changea le système de guerre employé par ses prédécesseurs. La Vendée était disposée à la soumission. Ses victoires des premiers temps n’avaient pas amené le triomphe de sa cause ; les défaites et la mauvaise fortune l’avaient exposée aux ravages et aux incendies. Les insurgés, irréparablement abattus par le désastre de Savenay, par la perte de leurs principaux chefs, de leurs meilleurs soldats, par le système dévastateur des colonnes infernales, ne demandaient qu’à bien vivre avec la république. La guerre ne tenait plus qu’à quelques chefs, à Charette, à Stofflet, etc. Hoche comprit qu’il fallait détacher d’eux la masse par des concessions, et les abattre ensuite ; il sépara avec habileté la cause royale de la cause religieuse, et se servit des prêtres contre les généraux en montrant beaucoup d’indulgence pour le culte catholique. Il fit battre le pays par quatre fortes colonnes, enleva aux habitants leurs bestiaux, et ne les leur rendit qu’au prix de leurs armes ; il ne donna aucun relâche aux partis armés, vainquit Charette en plusieurs rencontres, le poursuivit de retraite en retraite, et finit par s’emparer de lui. Stofflet voulut relever sur son territoire l’étendard vendéen ; mais il fut livré aux républicains. Ces deux chefs, qui avaient vu commencer l’insurrection, assistèrent à sa fin. Ils périrent avec courage, Stofflet à Angers, Charette à Nantes, après avoir développé un caractère et des talents dignes d’un plus vaste théâtre.

Hoche pacifia également la Bretagne. Le Morbihan était occupé par de nombreuses bandes de chouans, qui composaient une association formidable, dont le principal chef était Georges Cadoudal : sans tenir la campagne, elles maîtrisaient le pays. Hoche tourna contre elles toutes ses forces et toute son activité ; il les eut bientôt ou détruites ou lassées. La plupart de leurs chefs quittèrent les armes, et se réfugièrent en Angleterre. Le Directoire, en apprenant ces heureuses pacifications annonça, le 28 messidor (juin 1796), aux deux conseils, par un message, que cette guerre civile était définitivement terminée.

C’est ainsi que se passa l’hiver de l’an IV. Mais il était difficile que le Directoire ne fût point attaqué par les deux partis dont son existence empêchait la domination, les démocrates et les royalistes. Les premiers formaient une secte inflexible et entreprenante. Le 9 thermidor était pour eux une date de douleur et d’oppression ; ils voulaient toujours établir l’égalité absolue malgré les lois insurmontables de la nature, et la liberté démocratique malgré les conditions des vieux et grands états. Cette secte avait été vaincue de manière à ne plus pouvoir dominer. Le 9 thermidor, elle avait été chassée du gouvernement ; le 2 prairial, elle avait été dépossédée de son action sur la société : elle avait perdu le pouvoir et les insurrections. Mais, quoique désorganisée et proscrite, elle était loin d’avoir disparu ; après la mauvaise tentative des royalistes en vendémiaire, elle se releva de tout leur abaissement.

Les démocrates rétablirent au Panthéon leur club, que le Directoire toléra pendant quelque temps ; ils avaient pour chef Gracchus Babeuf, qui s’appelait lui-même le tribun du peuple. C’était un homme hardi, d’une imagination exaltée, d’un fanatisme de démocratie extraordinaire, et qui possédait une grande influence sur son parti. Il préparait, dans son journal, au règne du bonheur commun. La société du Panthéon devint de jour en jour plus nombreuse et plus alarmante pour le Directoire, qui essaya d’abord de la contenir. Mais bientôt les séances se prolongèrent dans la nuit ; les démocrates s’y rendirent en armes et projetèrent de marcher contre le Directoire et les conseils. Le Directoire se décida à les combattre ouvertement : il ferma, le 8 ventôse an IV (février 1796), la société du Panthéon, et le 9, il en avertit, par un message, le corps législatif.

Les démocrates, privés de leur lieu de rassemblement, s’y prirent d’une autre manière : ils séduisirent la légion de police, qui était composée en grande partie d’anciens révolutionnaires, et, de concert avec elle, ils devaient détruire la constitution de l’an III. Le Directoire, instruit de cette nouvelle manoeuvre, licencia la légion de police, qu’il fit désarmer par les autres troupes dont il était sûr. Les conjurés, pris une seconde fois au dépourvu, s’arrêtèrent à un projet d’attaque et de soulèvement : ils formèrent un comité insurrecteur de salut public, qui communiquait par des agents secondaires avec le bas peuple des douze communes de Paris. Les membres de ce comité principal étaient Babeuf, le chef du complot ; des ex-conventionnels, tels que Vadier, Amar, Choudieu, Ricord, le représentant Drouet, les anciens généraux du comité décemviral, Rossignol, Parrein, Fyon, Lami. Beaucoup d’officiers déplacés, les patriotes des départements réfugiés à Paris, et l’ancienne masse jacobine composaient l’armée de cette faction. Les chefs se réunissaient souvent dans un lieu qu’ils nommaient le Temple de la raison ; ils y chantaient des complaintes sur la mort de Robespierre, et ils y déploraient la servitude du peuple. Ils pratiquèrent des intelligences avec les troupes du camp de Grenelle, admirent parmi eux un capitaine de ce camp, nommé Grisel, qu’ils crurent des leurs, et concertèrent tout pour l’attaque.

Ils convinrent d’établir le bonheur commun, et pour cela de procéder à la distribution des biens, et de faire prévaloir le gouvernement des vrais, des purs, des absolus démocrates ; de créer une Convention composée de soixante-huit Montagnards, reste des proscrits depuis la réaction de thermidor, et de leur adjoindre un démocrate par département ; enfin, de partir des divers quartiers qu’ils s’étaient distribués, et de marcher en même temps contre le Directoire et contre le conseils. Ils devaient, dans la nuit de l’insurrection, afficher deux placards contenant, l’un ces mots : constitution de 1793, liberté, égalité, bonheur commun ; l’autre cette déclaration : ceux qui usurpent la souveraineté doivent être mis à mort par les hommes libres. Ils étaient prêts, les proclamations imprimées, le jour fixé, lorsqu’ils furent trahis par Grisel, comme il arrive dans le plus grand nombre des conspirations.

Le 21 floréal (mai), veille du jour fixé pour l’attaque, les conjurés furent saisis dans leur conciliabule. On trouva chez Babeuf le plan et toutes les pièces du complot. Le Directoire en avertit les conseils par un message, et il l’annonça au peuple dans une proclamation. Cette tentative bizarre, qui avait une teinte si prononcée de fanatisme, et qui ne devait être que la répétition du soulèvement de prairial sans ses moyens et ses espérances de succès, inspira un effroi profond. Les imaginations étaient encore épouvantées de la domination récente des Jacobins. Babeuf, en conspirateur hardi, proposa la paix au Directoire, tout prisonnier qu’il était : regarderiez-vous au-dessous de vous, citoyens directeurs, leur écrivit-il, de traiter avec moi de puissance à puissance ? Vous avez vu de quelle vaste confiance je suis le centre ; vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre ; vous avez vu quelles immenses ramifications y tiennent. Je suis convaincu que cet aperçu vous a fait trembler. Il finissait en leur disant : je ne vois qu’un parti sage à prendre : déclarez qu’il n’y a point eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se montrant grands et généreux, peuvent aujourd’hui sauver la patrie. Je vous réponds encore que les patriotes vous couvriront de leurs corps ; les patriotes ne vous haïssent pas ; ils n’ont haï que vos actes impopulaires. Je vous donnerai aussi, pour mon compte, une garantie aussi étendue que l’est ma franchise perpétuelle. Les directeurs, au lieu de cet accommodement, rendirent publique la lettre de Babeuf, et envoyèrent les conjurés devant la haute cour de Vendôme.

Leurs partisans firent encore une tentative. Dans la nuit du 13 fructidor (août), vers onze heures du soir, ils marchèrent au nombre de six ou sept cents, armés de sabres et de pistolets, contre le Directoire, qu’ils trouvèrent défendu par sa garde. Ils se rendirent alors au camp de Grenelle, qu’ils espéraient gagner à cause des intelligences qu’ils s’y étaient ménagées. Le camp était endormi lorsque les conjurés arrivèrent. Au cri de qui vive ? Des vedettes, ils répondirent : vive la république ? Vive la constitution de 93 ! Les sentinelles donnèrent l’alarme dans le camp. Les conjurés, comptant sur l’assistance d’un bataillon du Gard, qui avait été déplacé, marchèrent vers la tente du commandant Malo, qui fit sonner le boute-selle et monter ses dragons à demi vêtus sur leurs chevaux. Les conjurés, surpris de cette réception, se mirent faiblement en défense : ils furent sabrés par les dragons, et mis en fuite après avoir laissé nombre de morts et de prisonniers sur le champ de bataille. Cette mauvaise expédition fut à peu près la dernière du parti : à chaque défaite il voyait diminuer ses forces et il acquérait la conviction secrète que son règne était passé. L’entreprise de Grenelle fut très meurtrière pour lui ; outre ses pertes dans la mêlée, il en fit de considérables devant les commissions militaires, qui furent pour lui ce que les tribunaux révolutionnaires avaient été pour ses ennemis. La commission du camp de Grenelle condamna, en cinq fois, trente et un des conjurés à la mort, trente à la déportation, vingt-cinq à la détention.

Quelque temps après, la haute cour de Vendôme jugea Babeuf et ses complices, au nombre desquels étaient Amar, Vadier, Darthé, ancien secrétaire de Joseph Lebon. Ils ne se démentirent ni les uns ni les autres ; ils parlèrent en hommes qui ne craignaient ni d’avouer leur but ni de mourir pour leur cause. Au commencement et à la fin de chaque audience, ils entonnaient la marseillaise. Cet ancien chant de victoire, leur contenance assurée, frappaient les esprits d’étonnement, et semblaient les rendre encore redoutables. Leurs femmes les avaient suivis au tribunal. Babeuf, en terminant sa défense, se tourna vers elles et dit qu’elles les suivraient jusque sur le calvaire, parce que la cause de leur supplice ne saurait les faire rougir. La haute cour condamna à mort Babeuf et Darthé ; en entendant leur sentence, ils se frappèrent l’un et l’autre d’un coup de poignard. Babeuf fut le dernier chef du parti de l’ancienne Commune et du comité de salut public, qui s’étaient divisés avant thermidor et qui se rallièrent ensuite. Ce parti allait en s’amoindrissant chaque jour davantage. De cette époque datent surtout sa dispersion et son isolement. Sous la réaction, il avait formé une masse encore compacte ; sous Babeuf, il s’était maintenu en association redoutable. Depuis lors il n’exista plus que des démocrates ; mais le parti fut désorganisé.

Dans l’intervalle de l’entreprise de Grenelle à la condamnation de Babeuf, les royalistes firent aussi leur conspiration. Les projets des démocrates produisirent un mouvement d’opinion contraire à celui qu’on avait vu après vendémiaire, et les contre-révolutionnaires furent enhardis à leur tour. Les chefs secrets de ce parti espérèrent trouver des auxiliaires dans les troupes du camp de Grenelle, qui avaient repoussé la faction de Babeuf. Impatient et maladroit, ne pouvant pas se servir de la masse sectionnaire, comme en vendémiaire, ou de la masse des conseils, comme un peu avant le 18 fructidor, ce parti employa trois hommes sans influence et sans nom : l’abbé Brothier, l’ancien conseiller au parlement Lavilheurnois et une espèce d’aventurier nommé Dunan. Ils s’adressèrent tout simplement au chef d’escadron Malo, pour avoir le camp de Grenelle, et ramener par son moyen l’ancien régime. Malo les livra au Directoire, qui les traduisit devant les tribunaux civils, n’ayant pas pu, ainsi qu’il le désirait, les faire juger par des commissions militaires. Ils furent traités avec beaucoup de ménagement par des juges de leur parti, élus sous l’influence de vendémiaire, et la peine prononcée contre eux fut une courte détention. à cette époque la lutte s’engageait entre toutes les autorités nommées par les sections et le Directoire appuyé sur l’armée. Chacun prenant sa force et ses juges là où était son parti, il en résulta que, le pouvoir électoral se mettant aux ordres de la contre-révolution, le Directoire se disposa à introduire l’armée dans l’état, ce qui produisit par la suite de graves inconvénients.

Le Directoire, vainqueur des deux partis dissidents, l’était aussi de l’Europe. La nouvelle campagne s’était ouverte sous les plus heureux auspices. Bonaparte, en arrivant à Nice, signala sa prise de commandement par la plus hardie des invasions. Cette armée avait jusque-là battu le flanc des Alpes. Elle était dénuée de tout, à peine forte de trente mille hommes ; mais elle était bien pourvue de courage, de patriotisme, et c’est en l’employant avec génie que Bonaparte commença dès lors cette grande surprise des hommes qui lui a réussi vingt ans. Il quitta ses cantonnements, et s’engagea dans la vallée de Savone pour déboucher en Italie entre les Apennins et les Alpes. Il y avait devant lui quatre-vingt-dix mille coalisés, placés au centre sous d’Argentau, à la gauche sous Colli, à la droite sous Beaulieu. Cette armée immense fut dispersée en quelques jours par des prodiges de génie et de courage. A Montenotte, Bonaparte culbuta le centre ennemi et pénétra dans le Piémont ; à Millesimo, il sépara définitivement l’armée sarde de l’armée autrichienne, qui coururent défendre, l’une Turin, l’autre Milan, capitales de leur domination. Avant de poursuivre les Autrichiens, le général républicain se jeta sur la gauche pour en finir avec l’armée sarde ; à Mondovi, le sort du Piémont fut décidé, et la cour de Turin épouvantée se hâta de se soumettre. On conclut à Chérasque un armistice qui fut bientôt suivi de la paix, signée à Paris le 18 mai 1796, entre la république et le roi de Sardaigne, qui céda la Savoie et les comtés de Nice et de Tende. L’occupation d’Alexandrie, qui ouvre le pays lombard ; la démolition des forteresses de Suze et de la Brunette, sur les revers de la France ; l’abandon du comté de Nice et de la Savoie ; la disponibilité de l’autre armée des Alpes sous Kellermann, furent le prix de quinze jours de campagne et de six victoires.

La guerre finie avec le Piémont, Bonaparte marcha contre l’armée autrichienne, à laquelle il ne laissa plus de relâche. Il passa le Pô à Plaisance, et l’Adda à Lodi. Cette dernière victoire lui ouvrit les portes de Milan et lui valut la possession de la Lombardie. Le général Beaulieu fut poussé dans les gorges du Tyrol par l’armée républicaine, qui investit Mantoue et parut vers les montagnes de l’empire. Le général Wurmser vint alors remplacer Beaulieu, et une nouvelle armée se joignit aux débris de l’armée vaincue. Wurmser s’avança pour délivrer Mantoue et reporter en Italie le champ de bataille ; mais il fut écrasé, comme ses prédécesseurs, par Bonaparte qui, après avoir levé le blocus de Mantoue afin de s’opposer à ce nouvel ennemi, le recommença avec plus de vigueur, et reprit ses positions du Tyrol. Le plan d’invasion s’exécutait avec beaucoup d’accord et de succès. Tandis que l’armée d’Italie menaçait l’Autriche par le Tyrol, les armées de la Meuse et du Rhin s’avançaient en Allemagne ; Moreau, appuyé sur Jourdan par sa gauche, était près de joindre Bonaparte par sa droite. Ces deux armées avaient passé le Rhin à Neuwied et à Strasbourg, et elles s’étaient avancées sur un front échelonné de soixante lieues, en repoussant l’ennemi, qui, tout en reculant devant elles, essayait d’arrêter leur marche et d’entamer leur ligne. Elles avaient presque atteint le but de leur entreprise ; Moreau était entré dans Ulm, dans Augsbourg, avait passé le Leck, et son avant-garde touchait au derrière des gorges du Tyrol, lorsque Jourdan, qui était en mésintelligence avec lui, dépassa la ligne, fut entamé par l’archiduc Charles et se mit en pleine retraite. Moreau, découvert sur son flanc gauche, fut réduit à revenir sur ses pas, et c’est alors qu’il exécuta sa mémorable retraite. La faute de Jourdan fut capitale : elle empêcha l’accomplissement de ce vaste plan de campagne et donna du répit à la monarchie autrichienne. Le cabinet de Vienne, qui avait perdu la Belgique dans la guerre contre la révolution, et qui sentait l’importance de la conservation de l’Italie, la défendit avec la dernière obstination. Wurmser, après une nouvelle défaite, fut forcé de se jeter dans Mantoue avec les débris de son armée. Le général Alvinzi, à la tête de cinquante mille Hongrois, vint essayer encore la fortune, et ne fut pas plus heureux que Beaulieu et que Wurmser. De nouvelles victoires ajoutèrent aux prodiges déjà opérés par l’armée d’Italie, et assurèrent sa conquête. Mantoue capitula ; et les troupes républicaines, maîtresses de l’Italie, prirent à travers les montagnes la route de Vienne. Bonaparte avait en tête le prince Charles, dernier espoir de l’Autriche. Il franchit bientôt les défilés du Tyrol, et déboucha du côté de l’Allemagne. Sur ces entrefaites, les deux armées du Rhin sous Moreau et de la Meuse sous Hoche reprirent avec succès le plan de la campagne précédente ; et le cabinet de Vienne alarmé conclut l’armistice de Léoben. Il avait usé toutes ses forces, essayé tous ses généraux, tandis que la république française était dans toute sa vigueur conquérante.

L’armée d’Italie accomplit en Europe l’œuvre de la révolution française. Cette campagne prodigieuse fut due à la rencontre d’un général de génie et d’une armée intelligente. Bonaparte eut pour lieutenants des généraux capables de commander eux-mêmes, qui surent prendre sur eux la responsabilité d’un mouvement ou d’une bataille, et une armée de citoyens ayant l’esprit cultivé, l’âme haute, l’émulation des grandes choses, passionnés pour une révolution qui agrandissait leur patrie, qui conservait leur indépendance sous la discipline et qui destinait chaque soldat à devenir général. Il n’est rien qu’un chef de génie n’accomplisse avec de pareils hommes. Il dut regretter plus tard, au souvenir de ses premières années, d’avoir appelé à lui toute liberté et toute intelligence, d’avoir rendu les armées trop mécaniques et d’avoir trop soumis les généraux à ses mots d’ordre. Bonaparte commença la troisième époque de la guerre. La campagne de 1792 avait été conduite d’après l’ancien système, avec des corps dispersés, agissant un à un, sans abandonner leur ligne. Le comité de salut public concentra les corps, les fit opérer non plus en face, mais à distance ; il précipita leur mouvement et les dirigea vers un but commun. Bonaparte fit pour chaque bataille ce que le comité faisait pour chaque campagne. Il porta tous les corps sur le point décisif et désorganisa plusieurs armées avec une seule par la rapidité de ses coups. Il disposa des masses à son gré, les fit mouvoir hors du regard, et les eut sous la main à point nommé pour occuper une position ou pour gagner une bataille. Sa diplomatie fut aussi supérieure que sa science militaire. Presque tous les gouvernements de l’Italie avaient adhéré à la coalition ; mais les peuples penchaient pour la république française. Bonaparte s’appuya sur ces derniers ; il annula le Piémont, qu’il ne put pas conquérir ; il transforma le Milanais, jusque-là placé sous la dépendance autrichienne, en république cisalpine ; il affaiblit par des contributions la Toscane et les petits princes de Parme et de Modène sans les déposséder. Le pape, qui avait signé un armistice lors des premiers succès de Bonaparte contre Beaulieu, et qui ne craignait pas de l’enfreindre à l’arrivée de Wurmser, acheta la paix par la cession de la Romagne, du Bolonais et du Ferrarais, qui furent joints à la république cisalpine. L’état de Gênes perdit son ancienne organisation aristocratique, et fut transformé en république ligurienne une et indivisible. L’aristocratie de Venise, ayant favorisé la coalition et opéré un soulèvement sur les derrières de l’armée, perdit son existence même, et fut arbitrairement cédée à l’Autriche en compensation du Milanais.

L’Autriche, par les préliminaires de Léoben, renonça à la Belgique, qui fut annexée à la France, et reconnut la république cisalpine. Toutes les puissances confédérées avaient mis bas les armes et l’Angleterre elle-même demandait à traiter. La France, paisible et libre au dedans, avait atteint au dehors ses limites naturelles, et elle était entourée de républiques naissantes, qui, telles que la Hollande, la Lombardie et la Ligurie, gardaient ses flancs et prolongeaient son système en Europe. La coalition devait être peu disposée à assaillir de nouveau une révolution dont tous les gouvernements étaient victorieux, et l’anarchie après le 10 août, et la dictature après le 31 mai, et l’autorité légale sous le Directoire ; une révolution qui, à chaque hostilité nouvelle s’avançait un peu plus loin sur le territoire européen. En 1792, elle n’était allée qu’en Belgique ; en 1794, elle était allée en Hollande et jusqu’au Rhin ; en 1796, elle avait franchi l’Italie et entamé l’Allemagne. Si elle continuait sa marche, la coalition avait à craindre qu’elle ne poussât ses conquêtes plus loin. Tout se disposa pour la paix générale.

Mais la situation du Directoire changea beaucoup par les élections de l’an V (mai 1797). Ces élections, en introduisant, d’une manière légale, le parti royaliste au sein de la législature et du gouvernement, mirent de nouveau en question ce que la bataille de vendémiaire avait décidé. Jusqu’à cette époque le Directoire et les conseils avaient vécu de très bonne intelligence : composés de conventionnels unis par un intérêt commun, le besoin de fonder la république après avoir été battus par tous les vents des partis, ils avaient mis beaucoup de bienveillance dans leurs rapports et de concert dans leurs mesures. Les conseils avaient accédé aux diverses demandes du Directoire ; et, à part quelques légères modifications, ils avaient approuvé ses projets sur les finances, sur l’administration, sa conduite à l’égard des conspirations, des armées et de l’Europe. La minorité anti conventionnelle avait formé une opposition dans leur sein ; mais cette opposition avait combattu avec réserve la politique du Directoire, en attendant d’être renforcée par un nouveau tiers. à sa tête étaient Barbé-Marbois, Pastoret, Vaublanc, Dumas, Portalis, Siméon, Tronçon-Ducoudray, Dupont de Nemours, la plupart membres de la droite sous la législative et quelques-uns royalistes avoués. Leur position devint bientôt moins équivoque et plus agressive par le renfort des élus de l’an V.

Les royalistes formaient une confédération redoutable, active, qui avait ses chefs, ses agents, ses listes, ses journaux. Ils écartèrent des élections les républicains, entraînèrent la masse, qui suit le parti le plus énergique, et dont ils prirent momentanément la bannière. Ils ne voulurent pas même admettre des patriotes de la première époque, et n’élurent que des contre-révolutionnaires décidés ou des constitutionnels équivoques. Le parti républicain fut alors placé dans le gouvernement et dans l’armée, le parti royaliste dans les assemblées électorales et dans les conseils.

Le 1er prairial an V (20 mai), les deux conseils se constituèrent. Des` leur début ils firent connaître l’esprit qui les animait. Pichegru, que les royalistes envoyèrent sur le nouveau champ de bataille de la contre-révolution, fut élu avec enthousiasme président du conseil des Cinq-Cents ; Barbé-Marbois obtint avec le même empressement la présidence des anciens. Le corps législatif procéda à la nomination d’un directeur pour remplacer Letourneur, qui, le 30 floréal, avait été désigné par le scrutin comme membre sortant. Son choix tomba sur Barthélemy, ambassadeur en Suisse, qui, en sa qualité de modéré et de partisan de la paix, convenait aux conseils et à l’Europe, mais que son éloignement de la France pendant toute la révolution rendait peu propre au gouvernement de la république. Ces premières hostilités contre le Directoire et le parti conventionnel furent suivies d’attaques plus réelles. On poursuivit sans ménagement son administration et sa politique. Le Directoire avait fait tout ce qu’il avait pu avec un gouvernement légal, dans une situation encore révolutionnaire. On lui reprocha la continuation de la guerre et le désordre des finances. La majorité législative s’empara avec adresse des besoins publics : elle soutint la liberté indéfinie de la presse, qui permettait aux journalistes d’attaquer le Directoire et de préparer à un autre régime ; la paix, qui opérait le désarmement de la république ; enfin, l’économie.

Ces demandes avaient leur côté utile et national. La France fatiguée éprouvait le besoin de toutes ces choses pour compléter la restauration sociale : aussi était-elle de moitié dans le voeu des royalistes, mais par de tous autres motifs. Elle vit avec un peu plus d’inquiétude les mesures des conseils relativement aux prêtres et aux émigrés. On désirait une pacification, mais on ne voulait pas que les vaincus de la révolution rentrassent en triomphateurs. Les conseils mirent une extrême précipitation dans les lois de grâce à leur égard. Ils abolirent justement la déportation ou l’emprisonnement contre les prêtres pour cause de religion ou d’incivisme ; mais ils voulurent restaurer les anciennes prérogatives du culte catholique ; rendre ce culte, qui était rétabli, extérieur par l’usage des cloches, et soustraire les prêtres au serment des fonctionnaires publics. Camille Jordan, jeune député lyonnais, plein d’éloquence, de courage, et professant avec une généreuse hardiesse ses opinions religieuses, fut le principal panégyriste du clergé dans le conseil des Cinq-Cents. Le discours qu’il prononça à ce sujet excita une grande surprise et de violentes oppositions. Ce qui restait d’enthousiasme était encore tout patriotique, et l’on fut étonné de voir renaître un autre enthousiasme, celui de la religion : le dernier siècle et la révolution en avaient entièrement déshabitué, et empêchaient de le comprendre. Ce moment était celui où l’ancien parti ne craignait pas de produire ses croyances, et de faire entendre son langage, à côté des croyances et du langage du parti réformateur, qui jusque-là avaient dominé seuls. Il en résulta, comme il arrive pour ce qui est inattendu, une impression défavorable contre Camille Jordan, qu’on nomma dérisoirement Jordan Carillon, Jordan les Cloches. La tentative des protecteurs du clergé ne réussit cependant pas, et le conseil des Cinq-Cents n’osa point décréter encore le rétablissement des cloches ni rendre les prêtres indépendants. Après quelque hésitation, le parti modéré se joignit au parti directorial, et ils maintinrent le serment civique, au cri de vive la république ! Cependant les hostilités continuèrent contre le Directoire, dans le conseil des Cinq-Cents surtout, qui était plus fougueux et plus impatient que celui des anciens. Tout cela enhardit beaucoup le parti royaliste dans l’intérieur. On vit se renouveler les représailles contre-révolutionnaires à l’égard des patriotes et des acquéreurs des biens nationaux. Les émigrés et les prêtres réfractaires revinrent en foule, et, ne pouvant rien supporter de la révolution, ils ne cachaient point leurs projets de renversement. L’autorité directoriale, menacée au centre, méconnue dans les départements, devint tout à fait impuissante. Mais le besoin de la défense, l’inquiétude de tous les hommes dévoués au Directoire et surtout à la révolution, excitèrent et enhardirent le gouvernement. La marche agressive des conseils fit suspecter leur attachement pour la république, et une partie de ceux qui les avaient d’abord soutenus les abandonna. Les constitutionnels de 1791 et le parti directorial se réunirent. Le club de Salm, formé sous les auspices de cette alliance, fut opposé au club de Clichy, qui était depuis longtemps le rendez-vous des membres les plus influents des conseils. Le Directoire, tout en recourant à l’opinion, ne négligea point sa principale force, l’appui des troupes ; il fit approcher de Paris plusieurs régiments de l’armée de Sambre-et-Meuse, commandée par Hoche. Le rayon constitutionnel de six myriamètres (quinze lieues), que les troupes ne pouvaient pas franchir sans attentat, fut dépassé ; et les conseils dénoncèrent cette violation au Directoire, qui feignit une ignorance tout à fait suspecte et donna de fort mauvaises excuses.

Les deux partis étaient en observation : l’un avait ses postes au Directoire, au club de Salm, dans l’armée ; l’autre dans les conseils, à Clichy et dans les salons royalistes. La masse était spectatrice. Chacun des deux partis était disposé à agir révolutionnairement à l’égard de l’autre. Un parti intermédiaire, constitutionnel et pacificateur, essaya de prévenir cette lutte et de rétablir un accord peu facile. Carnot était à sa tête : quelques membres du conseils des jeunes, dirigés par Thibaudeau, un assez grand nombre d’anciens secondaient ses projets de modération. Carnot, qui, à cette époque, était le directeur de la constitution, formait avec Barthélemy, qui était le directeur de la législature, une minorité dans le gouvernement. Carnot, très austère dans sa conduite et très opiniâtre dans ses vues, n’avait pu s’entendre ni avec Barras ni avec l’impérieux Rewbel. à cette antipathie de caractère se joignit la différence de système ; Barras et Rewbel, soutenus de la Réveillère, n’étaient point éloignés d’un coup d’état contre les conseils, tandis que Carnot voulait suivre strictement la loi. Ce grand citoyen avait vu, à chaque époque de la révolution, le mode de gouvernement qui lui semblait convenir aux circonstances, et son opinion était devenue aussitôt en idée fixe. Sous le comité de salut public, il avait eu l’idée fixe de la dictature ; sous le Directoire, il eut l’idée fixe du gouvernement légal. En ne reconnaissant alors aucune nuance dans la situation, il se trouva placé d’une manière équivoque ; il voulait la paix dans un moment de guerre, et la loi dans un moment de coups d’état.

Les conseils, un peu alarmés des préparatifs du Directoire, parurent mettre leur accommodement au prix du renvoi de quelques ministres qui n’avaient pas leur confiance. Ces ministres étaient celui de la justice, Merlin de Douai ; celui des relations extérieures, Delacroix ; celui des finances, Ramel. Ils désiraient, au contraire, le maintien de Pétiet à la guerre, de Bénésech, à l’intérieur, de Cochon de Lapparent à la police. à défaut du pouvoir directorial, le Corps législatif voulait s’assurer du ministère. Loin de se rendre à ce voeu, qui eût introduit l’ennemi dans le gouvernement, Rewbel, la Réveillère et Barras destituèrent les ministres protégés par les conseils et conservèrent les autres. Bénésech fut remplacé par François de Neufchâteau, Pétiet par Hoche et bientôt par Schérer, Cochon de Lapparent par Lenoir-Laroche, et Lenoir-Laroche, trop peu décidé, par Sotin. Talleyrand fit également partie de ce ministère. Il avait été rayé de la liste des émigrés depuis la fin de la session conventionnelle, comme révolutionnaire de 1791, et son immense perspicacité, qui le plaça toujours dans le parti qui avait les plus grandes promesses de victoire, le rendit à cette époque républicain directorial. Il eut le portefeuille de Delacroix, et il contribua beaucoup, par ses conseils et par sa hardiesse, aux événements de fructidor. La guerre parut alors de plus en plus inévitable.

Le Directoire ne voulait pas d’un accommodement qui eût ajourné tout au plus sa ruine et celle de la république aux élections de l’an VI. Il fit venir contre les conseils des adresses foudroyantes des armées. Bonaparte avait suivi d’un oeil inquiet les événements qui se préparaient à Paris. Quoique lié avec Carnot et en correspondance directe avec lui, il avait envoyé son aide de camp Lavalette pour qu’il l’instruisît des divisions qui existaient dans le gouvernement, des intrigues et des conspirations dont il était entouré. Bonaparte avait promis au Directoire l’appui de son armée dans le cas où il se trouverait en danger réel. Il envoya à Paris Augereau, chargé des adresses de ses troupes : tremblez, royalistes ! disaient les soldats ; de l’Adige à la Seine il n’y a qu’un pas. Tremblez ! Vos iniquités sont comptées, et le prix en est au bout de nos baïonnettes !c’est avec indignation, disait l’état-major, que nous avons vu les intrigues du royalisme vouloir menacer la liberté. Nous avons juré, par les mânes des héros morts pour la patrie, guerre implacable à la royauté et aux royalistes. Tels sont nos sentiments, tels sont les vôtres, tels sont ceux des patriotes. Qu’ils se montrent, les royalistes, et ils auront vécu ! Les conseils s’élevèrent, mais inutilement, contre ces délibérations de l’armée. Le général Richepanse, qui commandait les troupes venues de Sambre-et-Meuse, les posta à Versailles, à Meudon, à Vincennes. Les conseils avaient été assaillants en prairial ; mais, comme le succès de leur cause pouvait être renvoyé en l’an VI, époque où il aurait lieu sans risque et sans combat, ils gardaient la défensive depuis thermidor (juillet 1797). Cependant ils firent alors toutes leurs dispositions pour le combat : ils ordonnèrent que les cercles constitutionnels seraient fermés, afin de se délivrer du club de Salm ; ils augmentèrent aussi les pouvoirs de la commission des inspecteurs de la salle, qui devint le gouvernement du corps législatif et dont firent partie les deux conspirateurs royalistes Willot et Pichegru.

La garde des conseils, qui était subordonnée au Directoire, fut mise sous les ordres immédiats des inspecteurs de la salle. Enfin, le 17 fructidor, le corps législatif songea à se donner l’assistance de la milice de vendémiaire, et il décréta, sur la proposition de Pichegru, la formation de la garde nationale. Le lendemain 18, cette mesure devait s’exécuter, et les conseils devaient, par un décret, ordonner l’éloignement des troupes. Au point où l’on en était venu, la grande lutte de la révolution et de l’ancien régime allait se décider de nouveau par une victoire. Le fougueux général Willot voulait qu’on prît l’initiative, qu’on décrétât d’accusation les trois directeurs Barras, Rewbel et La Réveillère ; qu’on fît venir les deux autres dans le sein du corps législatif ; que, si le gouvernement refusait d’obéir, on sonnât le tocsin et qu’on marchât avec les sectionnaires contre le Directoire ; que Pichegru fût mis à la tête de cette insurrection légale, et qu’on prît toutes ces mesures vite, hardiment et en plein jour. On dit que Pichegru hésita ; et, l’avis des hommes indécis l’emportant, on suivit la marche lente des préparatifs légaux. Il n’en fut pas de même du Directoire. Barras, Rewbel et La Réveillère résolurent d’atteindre sur-le-champ Carnot, Barthélemy et la majorité législative. Le matin du 18 fut fixé pour l’exécution du coup d’état. Dans la nuit, les troupes cantonnées autour de Paris entrèrent dans la ville sous le commandement d’Augereau. Le triumvirat directorial avait le projet de faire occuper les Tuileries par les troupes avant la réunion du Corps législatif, afin d’éviter une expulsion violente ; de convoquer les conseils dans le voisinage du Luxembourg, après avoir arrêté leurs principaux meneurs, et d’accomplir, par une mesure législative, un coup d’état commencé par la force. Il était d’accord avec la minorité des conseils, et il comptait sur l’approbation de la masse. à une heure du matin, les troupes arrivèrent à l’hôtel de ville, s’établirent sur les quais, sur les ponts, aux Champs-élysées, et bientôt douze mille hommes et quarante pièces de canon cernèrent les Tuileries. à quatre heures, le canon d’alarme fut tiré, et le général Augereau se présenta à la grille du Pont-Tournant.

La garde du corps législatif était sous les armes. Les inspecteurs de la salle, avertis le soir du mouvement qui se préparait, s’étaient rendus au palais national (les Tuileries) pour en défendre l’entrée. Le commandant de la garde législative, Ramel, était dévoué aux conseils, et il avait placé ses huit cents grenadiers aux diverses avenues du jardin fermé par des grilles. Mais ce n’était point avec des forces si peu considérables et si peu sûres que Pichegru, Willot et Ramel pouvaient opposer quelque résistance au Directoire. Augereau n’eut pas même besoin de forcer le passage du Pont-Tournant ; à peine en présence des grenadiers, il leur cria : êtes-vous républicains ? Ceux-ci baissèrent les armes, répondirent : vive Augereau ! Vive le Directoire ! Et se joignirent à lui. Augereau traversa le jardin, pénétra dans la salle des conseils, arrêta Pichegru, Willot, Ramel, tous les inspecteurs de la salle, et les fit conduire au Temple. Les membres des conseils, convoqués à la hâte par les inspecteurs, se rendaient en foule dans le lieu de leurs séances ; mais ils furent arrêtés ou éconduits par la force armée. Augereau leur annonça que le Directoire, pressé par le besoin de défendre la république contre des conspirateurs siégeant au milieu d’eux, avait indiqué pour lieu de réunion aux conseils l’Odéon et l’école de médecine. La plupart des députés présents s’élevèrent contre la violence militaire et contre l’usurpation directoriale ; mais ils furent contraints de céder. À six heures du matin l’expédition était terminée.

Les Parisiens, en s’éveillant, trouvèrent les troupes sous les armes et les murs placardés de proclamations qui annonçaient la découverte d’une redoutable conspiration. On invitait le peuple à la confiance. Le Directoire avait fait imprimer une lettre du général Moreau, lui annonçant dans tous ses détails le complot de son prédécesseur Pichegru avec l’émigration, et une autre lettre du prince de Condé à Imbert-Colomès, membre des anciens. La population entière resta calme. Simple spectatrice d’une journée qui se fit sans la coopération des partis et par l’assistance seule de l’armée, elle ne montra ni approbation ni regret.

Le Directoire avait besoin de légitimer et surtout d’achever cet acte extraordinaire. Dès que les membres des Cinq-Cents et ceux des anciens furent assemblés à l’Odéon et à l’école de médecine, et qu’ils se trouvèrent en nombre suffisant pour délibérer, ils se mirent en permanence. Un message du Directoire leur annonça les motifs qui l’avaient dirigé dans toutes ses mesures. Citoyens législateurs, disait-il, si le Directoire eût tardé un jour de plus, la république était livrée à ses ennemis. Le lieu même de vos séances était le point de réunion des conjurés ; c’était de là qu’ils distribuaient hier leurs cartes et les bons pour la délivrance des armes ; c’est de là qu’ils correspondaient, cette nuit, avec leurs complices c’est de là enfin, ou dans les environs, qu’ils essayent encore des rassemblements clandestins et séditieux, qu’en ce moment même la police s’occupe de dissiper. C’eût été compromettre la sûreté publique et celle des représentants fidèles que de les laisser confondus avec les ennemis de la patrie dans l’antre des conspirations. Le conseil des Cinq-Cents nomma une commission, composée de Sieyès, Poulain-Granpré, Villers, Chazal et Boulay de la Meurthe, chargée de présenter une loi de salut public. Cette loi fut une mesure d’ostracisme ; seulement la déportation succéda à l’échafaud dans cette seconde période révolutionnaire et dictatoriale.

Les membres du conseil des Cinq-Cents condamnés à la déportation furent : Aubry, J.-J. Aimé, Bayard, Blain, Boissy-d’Anglas, Borne, Bourdon de l’Oise, Cadroy, Couchery, Delahaye, Delarue, Doumère, Dumolard, Duplantier, Gibert Desmolières, Henri Larivière, Imbert-Colomès, Camille Jordan, Jourdan (des Bouches-du-Rhône), Gall, la Carrière, Lemarchand-Gomicourt, Lemérer, Mersan, Madier, Maillard, Noailles, André, Mac-Cartin, Pavie, Pastoret, Pichegru, Polissard, Praire-Montaud, Quatremère-Quincy, Saladin, Siméon, Vauvilliers, Vienot-Vaublanc, Villaret-Joyeuse, Willot. Du conseil des anciens : Barbé-Marbois, Dumas, Ferraud-Vaillant, Lafond-Ladebat, Laumont, Muraire, Murinais, Paradis, Portalis, Rovère, Tronçon-Ducoudray. Du Directoire : Carnot, Barthélemy. On y condamna en outre : l’abbé Brottier, Lavilleheurnois, Dunan, l’ex-ministre de la police Cochon, l’ex-employé de la police Dossonville, les généraux Miranda, Morgan, le journaliste Suard, l’ex-conventionnel Mailhe et le commandant Ramel. Quelques proscrits parvinrent à se soustraire au décret d’exil ; Carnot fut de ce nombre. La plupart des condamnés furent transportés à Cayenne ; mais un grand nombre ne quitta pas l’île de Ré.

Le Directoire étendit beaucoup cet acte d’ostracisme et comprit les auteurs de trente-cinq journaux dans la déportation. Il voulut atteindre à la fois les ennemis de la république dans les conseils, dans les journaux, dans les assemblées électorales, dans les départements, partout où ils s’étaient introduits. Les élections de quarante-huit départements furent cassées ; les lois en faveur des prêtres et des émigrés furent rapportées, et bientôt la disparition de ceux qui avaient dominé dans les départements depuis le 9 thermidor releva le parti républicain abattu. Le coup d’état de fructidor ne fut point purement central, comme la victoire de vendémiaire ; il ruina le parti royaliste, qui n’avait été que repoussé par la défaite précédente. Mais, en remplaçant de nouveau le gouvernement légal par la dictature, il conduisit à une autre révolution, dont il sera parlé plus tard.

On peut dire qu’au 18 fructidor an V le Directoire avait à triompher de la contre-révolution en dominant les conseils, ou les conseils à triompher de la république en renversant le Directoire. La question ainsi posée, il reste à savoir : 1° si le Directoire pouvait vaincre autrement que par un coup d’état ; 2° s’il n’a pas abusé de sa victoire. Le gouvernement n’avait pas la faculté de dissoudre les conseils. Au sortir d’une révolution qui avait eu pour but d’établir le droit extrême, on n’avait pas pu donner à une autorité secondaire le contrôle de la souveraineté du peuple, et subordonner, dans certains cas, la législature au Directoire. Cette concession d’une politique expérimentale n’existant point, quel moyen restait-il au Directoire pour éloigner l’ennemi du coeur de l’état ? Ne pouvant plus défendre la révolution en vertu de la loi, il n’avait pas d’autre ressource que la dictature ; mais en y recourant il manqua aux règles de la justice comme aux conditions de son existence ; et, tout en sauvant la cause de la révolution, il se perdit bientôt lui-même.

Quant à sa victoire, il l’entacha de violence. La déportation, aussi odieuse qu’illégale, fut étendue à un grand nombre de victimes ; les petites passions des hommes se mêlèrent à la défense de la cause, et le Directoire ne montra point cette parcimonie d’arbitraire qui est la seule excuse des coups d’état. Il aurait dû, pour atteindre son but, n’exiler que les chefs conspirateurs ; mais il est rare qu’un parti n’abuse pas de la dictature, et qu’ayant la force en main il ne croie pas aux dangers de l’indulgence. La défaite du 18 fructidor fut la quatrième du parti royaliste : deux eurent lieu pour le déposséder du pouvoir, celles du 14 juillet et du 10 août ; deux pour l’empêcher de le reprendre, celles du 13 vendémiaire et du 18 fructidor. Cette répétition de tentatives impuissantes et de revers prolongés ne contribua pas peu à la soumission de ce parti sous le consulat et sous l’empire.

 


Chapitre XIII

Depuis le 18 fructidor an V (4 septembre 1797) jusqu’au 18 brumaire an VII (9 novembre 1799).

Le Directoire rentre, par le 18 fructidor, dans le gouvernement révolutionnaire un peu mitigé. — Paix générale, excepté avec l’Angleterre. — Retour de Bonaparte à Paris ; expédition d’Égypte. — Élections démocratiques de l’an VI ; le Directoire les annule le 22 floréal. — Seconde coalition ; la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, attaquent la république par l’Italie, la Suisse et la Hollande ; défaites générales. — Élections démocratiques de l’an VII, le 30 prairial, les conseils prennent leur revanche, et désorganisent l’ancien Directoire. — Deux partis dans le nouveau Directoire et dans les conseils : le parti républicain modéré sous Sieyès, Roger-Ducos, les anciens ; celui des républicains extrêmes sous Moulins, Gohier, les Cinq-Cents et la société du manége. — Projets en divers sens. — Victoires de Masséna en Suisse, de Brune en Hollande. — Bonaparte revient d’Égypte ; il s’entend avec Sieyès et son parti. — Journées du 18 et du 19 brumaire. — Fin du régime.

La principale conséquence du 18 fructidor fut le retour du gouvernement révolutionnaire, mais un peu mitigé. Les deux anciennes classes privilégiées furent de nouveau mises hors de la société ; les prêtres réfractaires furent une seconde fois déportés. Les chouans et les anciens royalistes fugitifs, qui occupaient le champ de bataille des départements, l’abandonnèrent aux vieux républicains ; ceux qui avaient fait partie de la maison militaire des Bourbons, les employés supérieurs de la couronne, les membres des parlements, les chevaliers du Saint-Esprit et de Saint-Louis, les chevaliers de Malte, tous ceux qui avaient protesté contre l’abolition de la noblesse et qui en avaient conservé les titres durent quitter le territoire de la république. Les ci-devant nobles ou anoblis ne purent exercer les droits de citoyens qu’au bout de sept années, après avoir fait, en quelque sorte, un apprentissage de Français. Ce parti, en voulant reprendre la domination, ramena la dictature avec ses condamnables violences.

Le Directoire parvint, à cette époque, à son maximum de puissance ; pendant quelque temps il n’eut point d’ennemis sous les armes. Délivré de toute opposition intérieure, il imposa la paix continentale à l’Autriche par le traité de CampoFormio et la négocia avec l’empire dans le congrès de Rastadt. Le traité de CampoFormio fut plus avantageux au cabinet de Vienne que les préliminaires de Léoben. On lui paya ses états belges et lombards avec une partie des états vénitiens ; cette vieille république fut partagée : la France garda les îles Illyriennes et donna à l’Autriche la ville de Venise, les provinces de l’Istrie et de la Dalmatie. Le Directoire commit en cela une grande faute, et se rendit coupable d’un véritable attentat. On peut, lorsqu’on a le fanatisme d’un système, vouloir rendre une nation libre, mais on ne doit jamais la donner. En distribuant d’une manière arbitraire le territoire d’un petit état, le Directoire fournit le mauvais exemple de ce trafic des peuples trop suivi depuis. D’ailleurs, la domination de l’Autriche devait, tôt ou tard, être étendue en Italie par l’imprudente cession de Venise.

La coalition de 1792 et 1793 était dissoute ; il ne restait de puissance belligérante que l’Angleterre. Le cabinet de Londres n’était point disposé à céder à la France, qu’il avait attaquée dans l’espoir de l’affaiblir, la Belgique, le Luxembourg, la rive gauche du Rhin, Porentruy, Nice, la Savoie, le protectorat de Gênes, de Milan et de la Hollande. Cependant, comme il avait besoin d’apaiser l’opposition anglaise et de renouveler ses moyens d’attaque, il fit des propositions de paix ; il envoya en qualité de plénipotentiaire lord Malmesbury, d’abord à Paris, ensuite à Lille. Mais les offres de Pitt n’étant point sincères, le Directoire ne se laissa pas tromper par ses ruses diplomatiques. Les négociations furent rompues deux fois, et la guerre continua entre les deux puissances. Pendant que l’Angleterre négociait à Lille, elle préparait à Saint-Pétersbourg la triple alliance ou la seconde coalition.

Le Directoire, de son côté, sans finances, sans parti intérieur, n’ayant d’autre appui que l’armée et d’autre éclat que la continuation de ses victoires, était hors d’état de consentir à une paix générale. Il avait augmenté le mécontentement par l’établissement de certaines taxes et par la réduction de la dette publique à un tiers consolidé, seul payable en argent ; ce qui avait ruiné les rentiers. Il fallait qu’il se maintînt par la guerre. L’immense classe des soldats ne pouvait être licenciée sans danger. Outre que le Directoire se fût privé de sa force et eût mis la France à la merci de l’Europe, il aurait tenté une chose qui ne se fait jamais sans secousse que dans un temps d’extrême calme et d’un grand développement d’aisance et de travail. Le Directoire fut poussé, par sa position, à l’invasion de la Suisse et à l’expédition d’Égypte.

Bonaparte était alors de retour à Paris. Le vainqueur de l’Italie et le pacificateur du continent fut reçu avec un enthousiasme obligé de la part du Directoire, mais bien senti par le peuple. On lui accorda des honneurs que n’avait encore obtenus aucun général de la république. On dressa un autel de la patrie dans le Luxembourg, et il passa sous une voûte de drapeaux, conquis en Italie, pour se rendre à la cérémonie dont il était l’objet. Il fut harangué par Barras, président du Directoire, qui, après l’avoir félicité de ses victoires, le pressa d’aller couronner une si belle vie par une conquête que la grande nation devait à sa dignité outragée. Cette conquête était celle de l’Angleterre. On paraissait tout préparer pour une descente, tandis qu’on avait réellement en vue l’invasion de l’Égypte.

Une pareille entreprise convenait au Directoire et à Bonaparte. La conduite indépendante de ce général en Italie, son ambition qui perçait par élan à travers une simplicité étudiée, rendaient sa présence dangereuse. Il craignait, de son côté, de compromettre, par son inaction, l’idée déjà immense qu’on avait conçue de lui ; car les hommes exigent beaucoup de ceux qu’ils font grands et les obligent à l’entretien de leur gloire. Ainsi, pendant que le Directoire voyait dans l’expédition d’Égypte l’éloignement d’un général redoutable et l’espérance d’attaquer les Anglais par l’Inde, Bonaparte y vit une conception gigantesque, un emploi de son goût et un nouveau moyen d’étonner les hommes. Il partit de Toulon le 30 floréal an V (19 mai 1798), avec une flotte de quatre cents voiles et une partie des troupes d’Italie ; il cingla vers Malte, dont il se rendit maître, et de là vers l’Égypte.

Le Directoire, qui violait la neutralité de la porte ottomane pour atteindre les Anglais, avait déjà violé celle de la Suisse pour expulser les émigrés de son territoire. Les opinions françaises avaient pénétré dans Genève et dans le pays de Vaud ; mais la politique de la confédération suisse, soumise à l’influence de l’aristocratie de Berne, leur était tout à fait contraire. On avait chassé des cantons tous les Suisses qui s’étaient montrés partisans de la république française. Berne était le quartier général des émigrés, et c’était là que se formaient tous les complots contre la révolution. Le Directoire se plaignit, et ne reçut aucune satisfaction. Les Vaudois, placés par les anciens traités sous la protection de la France, invoquèrent son appui contre la tyrannie de Berne. L’appel des Vaudois, ses propres griefs, le désir d’étendre le système républicain- directorial en Suisse, beaucoup plus que la tentation de prendre le petit trésor de Berne, comme on le lui a reproché, décidèrent le Directoire. Il y eut des pourparlers qui ne menèrent à rien, et la guerre s’engagea. Les Suisses se défendirent avec beaucoup de courage et d’obstination, et crurent ressusciter le temps de leurs ancêtres, mais ils succombèrent. Genève fut réunie à la France, et la Suisse échangea son antique constitution pour la constitution de l’an III. Des` ce moment, il exista deux partis dans la confédération, dont l’un fut pour la France et la révolution, et l’autre pour la contre-révolution et l’Autriche. La Suisse cessa d’être une barrière commune, et devint le grand chemin de l’Europe.

Cette révolution avait été suivie de celle de Rome. Le général Duphot fut tué à Rome dans une émeute ; et en châtiment de cet attentat, auquel le gouvernement pontifical ne s’opposa point, Rome fut changée en république. Tout cela compléta le système du Directoire, et le rendit prépondérant en Europe ; il se vit à la tête des républiques helvétique, batave, ligurienne, cisalpine, romaine, toutes construites sur le même modèle. Mais, pendant que le Directoire étendait son influence au dehors, il était de nouveau menacé par les partis intérieurs.

Les élections de floréal an VI (mai 1798) ne furent point favorables au Directoire ; elles eurent lieu dans un sens entièrement contraire à celles de l’an V. Depuis le 18 fructidor, l’éloignement des adversaires de la révolution avait redonné toute l’influence au parti républicain exclusif, qui avait rétabli les clubs sous le nom de cercles constitutionnels. Ce parti dominait dans les assemblées électorales, qui, par extraordinaire, avaient à nommer quatre cent trente-sept députés : deux cent quatre-vingt-dix-huit pour le conseil des Cinq-Cents, cent trente-neuf pour celui des anciens. Dès l’approche des élections, le Directoire s’éleva beaucoup contre les anarchistes. Mais ses proclamations n’ayant pas pu prévenir des choix démocratiques, il se décida à les annuler en vertu d’une loi de circonstance, par laquelle les conseils, après le 18 fructidor, lui avaient accordé le pouvoir de juger les opérations des assemblées électorales. Il invita par un message le corps législatif à nommer dans cette vue une commission de cinq membres. Le 22 floréal, les élections furent en grande partie annulées ; le parti directorial frappa à cette époque les républicains extrêmes, comme neuf mois auparavant il avait frappé les royalistes.

Le Directoire voulait maintenir l’équilibre politique, qui avait été le caractère de ses deux premières années ; mais sa situation était bien changée. Il ne pouvait plus être, depuis son dernier coup d’état, un gouvernement impartial, parce qu’il n’était plus un gouvernement constitutionnel. Avec ces prétentions d’isolement il mécontenta tout le monde : cependant il vécut encore de cette manière jusqu’aux élections de l’an VII. Il montra beaucoup d’activité, mais une activité étroite et tracassière. Merlin de Douai et Treilhard, qui avaient remplacé Carnot et Barthélemy, étaient deux avocats politiques. Rewbel avait au plus haut degré la résolution d’un homme d’état sans en avoir les grandes vues. La Réveillère-Lépeaux s’occupait beaucoup trop de la secte des théophilanthropes pour un chef de gouvernement. Quant à Barras, il continuait sa vie dissolue et sa régence directoriale : son palais était le rendez-vous des joueurs, des femmes galantes et des agioteurs de toute espèce. L’administration des directeurs se ressentit de leur caractère, mais surtout de leur position, aux embarras de laquelle vint encore ajouter la guerre avec toute l’Europe.

Pendant que les plénipotentiaires républicains négociaient à Rastadt la paix avec l’Empire, la seconde coalition entra en campagne. Le traité de CampoFormio n’avait été pour l’Autriche qu’une suspension d’armes. L’Angleterre n’eut point de peine à l’engager dans une nouvelle coalition ; excepté la Prusse et l’Espagne, la plupart des puissances européennes en firent partie. Les subsides du cabinet britannique et l’attrait de l’Occident décidèrent la Russie ; la porte et les états barbaresques y accédèrent à cause de l’invasion de l’Égypte, l’Empire pour recouvrer la rive gauche du Rhin, et les petits princes d’Italie, afin de détruire les républiques nouvelles. On discutait à Rastadt le traité relatif à l’Empire, à la cession de la rive gauche du Rhin, à la navigation de ce fleuve et à la démolition de quelques forteresses de la rive droite, lorsque les Russes débouchèrent en Allemagne, et que l’armée autrichienne s’ébranla. Les plénipotentiaires français, pris au dépourvu, reçurent l’ordre de partir dans les vingt-quatre heures ; ils obéirent sur-le-champ, et ils se mirent en route après avoir obtenu des sauf-conduits des généraux ennemis. à quelque distance de Rastadt, ils furent arrêtés par des hussards autrichiens qui, s’étant assurés de leurs noms et de leur titre, les assassinèrent : Bonnier et Roberjot furent tués, Jean de Bry fut laissé pour mort. Cette violation inouïe du droit des gens, cet assassinat prémédité de trois hommes revêtus d’un caractère sacré excita une horreur générale. Le corps législatif décréta la guerre, et la décréta d’indignation contre les gouvernements sur lesquels retombait cet énorme attentat.

Les hostilités avaient déjà commencé en Italie et sur le Rhin. Le Directoire, averti de la marche des troupes russes et suspectant les intentions de l’Autriche, fit porter une loi de recrutement par les conseils, la conscription militaire mit deux cent mille jeunes gens à la disposition de la république. Cette loi, qui eut des suites incalculables, fut le résultat d’un ordre de choses plus régulier. Les levées en masse avaient été le service révolutionnaire de la patrie ; la conscription en devint le service légal.

Les puissances les plus impatientes et qui formaient l’avant-garde de la coalition avaient déjà engagé l’attaque. Le roi de Naples s’était avancé sur Rome, et le roi de Sardaigne avait levé des troupes et menacé la république ligurienne. Comme ils n’étaient pas de force à soutenir le choc des armées françaises, ils furent facilement vaincus et dépossédés. Le général Championnet entra dans Naples après une victoire sanglante. Les lazzaroni défendirent l’intérieur de la ville pendant trois jours ; mais ils succombèrent et la république parthénopéenne fut proclamée. Le général Joubert occupa Turin, et l’Italie entière se trouva sous la main des Français lorsque la nouvelle campagne s’ouvrit.

La coalition était supérieure à la république en forces effectives et en préparatifs ; elle l’attaqua par les trois grandes ouvertures de l’Italie, de la Suisse et de la Hollande. Une forte armée autrichienne déboucha dans le Mantouan ; elle battit deux fois Schérer sur l’Adige, et fut bientôt jointe par le bizarre et jusque-là victorieux Souvarow. Moreau prit la place de Schérer, et fit meilleure contenance que lui ; il opéra sa retraite du côté de Gênes pour garder la barrière des Apennins et se joindre avec l’armée de Naples, commandée par Macdonald, qui fut écrasé à la Trébia. Les Austro-Russes portèrent alors leurs principales forces sur la Suisse. Quelques corps russes se réunirent à l’archiduc Charles, qui avait battu Jourdan sur le haut Rhin et qui se disposa à franchir la barrière helvétique. En même temps le duc d’York débarqua en Hollande avec quarante mille Anglo-Russes. Les petites républiques qui protégeaient la France étaient envahies, et avec quelques nouvelles victoires les confédérés pouvaient pénétrer dans la place même de la révolution.

Ce fut au milieu de ces désastres militaires et du mécontentement des partis que se firent les élections de floréal an VII (mai 1799) ; elles furent républicaines, comme celles de l’année précédente. Le Directoire ne se trouva plus assez fort contre les malheurs publics et les ressentiments des partis. La sortie légale de Rewbel, que remplaça Sieyès, lui fit perdre le seul homme qui pût faire tête à l’orage : elle introduisit dans son sein l’antagoniste le plus déclaré de ce gouvernement compromis et usé. Les modérés et les républicains extrêmes se réunirent pour demander compte aux directeurs de la situation intérieure et extérieure de la république. Les conseils se mirent en permanence. Barras abandonna ses collègues. Le déchaînement des conseils se dirigea uniquement contre Treilhard, Merlin et la Révellière, derniers soutiens de l’ancien Directoire. Ils destituèrent Treilhard parce qu’il n’y avait pas eu, ainsi que l’exigeait la constitution, une année d’intervalle entre ses fonctions législatives et directoriales. L’ex-ministre de la justice Gohier fut aussitôt mis à sa place.

Les orateurs des conseils attaquèrent vivement alors Merlin et la Révellière, qu’ils ne pouvaient pas destituer et qu’ils voulaient contraindre à se démettre. Les directeurs menacés envoyèrent aux conseils un message justificatif, et leur proposèrent la paix. Le 30 prairial, le républicain Bertrand (du Calvados) monta à la tribune, et, après avoir examiné les offres des directeurs, il s’écria : vous avez proposé une réunion, et moi je vous conseille de réfléchir si vous-mêmes pouvez encore conserver vos fonctions. Vous n’hésiterez pas à vous décider si vous aimez la république. Vous êtes dans l’impuissance de faire le bien ; vous n’aurez jamais ni la confiance de vos collègues, ni celle du peuple, ni celle des représentants, sans laquelle vous ne pouvez faire exécuter les lois. Déjà, je le sais, grâce à la constitution, il existe dans le Directoire une majorité qui jouit de la confiance du peuple et de celle de la représentation nationale. Qu’attendez-vous pour mettre l’unanimité de vœux et de principes entre les deux premières autorités de la république ? Vous n’avez plus même la confiance de ces vils flatteurs qui ont creusé votre tombeau politique. Terminez votre carrière par un acte de dévouement que le bon coeur des républicains saura seul apprécier. Merlin et la Révellière, privés de l’appui du gouvernement par la sortie de Rewbel, la destitution de Treilhard et l’abandon de Barras, pressés par l’exigence des conseils et par des motifs patriotiques, cédèrent aux circonstances et se démirent de l’autorité directoriale. Cette victoire, que remportèrent les républicains et les modérés réunis, tourna au profit des uns et des autres. Les premiers introduisirent le général Moulins dans le Directoire ; les seconds y firent entrer Roger-Ducos.

La journée du 30 prairial (18 juin), qui désorganisa l’ancien gouvernement de l’an III fut de la part des conseils la revanche du 18 fructidor et du 22 floréal contre le Directoire. à cette époque, les deux grands pouvoirs de l’état avaient violé, chacun à son tour, la constitution, le Directoire en décimant la législature, la législature en expulsant le Directoire. Cette forme de gouvernement, dont tous les partis avaient à se plaindre, ne pouvait avoir une existence prolongée.

Après le succès du 30 prairial, Sieyès travailla à détruire ce qui restait encore du gouvernement de l’an III, afin de rétablir sur un autre plan le régime légal. C’était un homme d’humeur et de système, mais qui avait un sentiment sûr des situations. Il rentrait dans la révolution à une époque singulière, avec le dessein de la fermer par une constitution définitive. Après avoir coopéré aux principaux changements de 1789 par sa motion du 17 juin, qui transforma les états généraux en assemblée nationale, et par son plan d’organisation intérieure, qui substitua les départements aux provinces, il était demeuré passif et silencieux durant toute la période intermédiaire. Il avait attendu que le temps de la défense publique fît de nouveau place à celui de l’institution. Nommé, sous le Directoire, à l’ambassade de Berlin, on lui attribuait le maintien de la neutralité de la Prusse. à son retour, il accepta les fonctions, jusque-là refusées, de directeur, parce que Rewbel sortit du gouvernement et qu’il crut les partis assez fatigués pour entreprendre la pacification définitive et l’établissement de la liberté. C’est avec cette intention qu’il s’appuya dans le Directoire sur Roger-Ducos, dans le corps législatif sur le conseil des anciens, au dehors sur la masse des hommes modérés et sur la classe moyenne, qui, après avoir voulu des lois comme une nouveauté, voulait du repos comme une nouveauté aussi. Ce parti cherchait un gouvernement fort et rassurant, qui n’eût ni passé ni inimitiés et qui pût dès lors satisfaire toutes les opinions et tous les intérêts. Comme ce qui s’était fait depuis le 14 juillet jusqu’au 9 thermidor par le peuple, de complicité avec une partie du gouvernement, se faisait depuis le 13 vendémiaire par les soldats, Sieyès avait besoin d’un général : il jeta les yeux afin qu’il gagnât, par des victoires et par la libération de l’Italie, une grande importance politique.

Cependant la constitution de l’an III était encore soutenue par les deux directeurs Gohier et Moulins, par le conseil des Cinq-Cents, et au dehors par le parti du manége. Les républicains prononcés s’étaient réunis en club dans cette salle où avait siégé la première de nos assemblées. Le nouveau club, formé des débris de celui de Salm avant le 18 fructidor, de celui du panthéon au commencement du Directoire, et de l’ancienne société des Jacobins, professait avec exaltation les principes républicains, mais non les opinions démocratiques de la classe inférieure. Chacun des deux partis occupait aussi le ministère, qui avait été renouvelé en même temps que le Directoire. Cambacérès avait la justice ; Quinette, l’intérieur ; Reinhard, placé là momentanément pendant l’interrègne ministériel de Talleyrand, les relations extérieures ; Robert Lindet, les finances ; Bourbon (de Vatry), la marine ; Bernadotte, la guerre ; Bourguignon, bientôt remplacé par Fouché (de Nantes), la police. Cette fois, Barras était neutre entre les deux moitiés du corps législatif, du Directoire et du ministère. Voyant que les choses allaient à un changement plus considérable que celui du 30 prairial, ex-noble, il crut que le dépérissement de la république entraînerait la restauration des Bourbons, et il traita avec le prétendant Louis XVII. Il paraît qu’en négociant le rétablissement de la monarchie par son agent David Monnier, il ne s’oublia pas lui-même. Barras ne tenait à rien avec conviction, et se déclarait toujours pour le parti qui avait les plus grandes chances de victoire. Après avoir été montagnard démocrate au 31 mai, montagnard réactionnaire au 9 thermidor, directeur révolutionnaire contre les royalistes au 18 fructidor, directeur républicain extrême contre ses anciens collègues au 30 prairial, il devenait aujourd’hui directeur royaliste contre le gouvernement de l’an III.

Le parti déconcerté par le 18 fructidor et par la paix du continent avait aussi repris courage. Les succès militaires de la nouvelle coalition, la loi dure de l’emprunt forcé, et la loi violente des otages qui obligeait chaque famille d’émigrés à donner des garanties au gouvernement, avaient fait reprendre les armes aux royalistes du midi et de l’ouest. Ils reparaissaient par bandes, qui devenaient de jour en jour plus redoutables et qui recommençaient la petite mais désastreuse guerre de la chouannerie. Ils attendaient l’arrivée des Russes, et croyaient à la restauration prochaine de la monarchie. Ce moment était celui d’une nouvelle candidature pour tous les partis. Chacun d’eux aspirait à l’héritage de la constitution agonisante, comme on l’avait vu à la fin de la session conventionnelle. En France, on est averti par une sorte d’odorat politique qu’un gouvernement se meurt, et tous les partis vont à la curée.

Heureusement pour la république, la guerre changea de face sur les deux frontières du haut et du bas Rhin. Les alliés, après avoir acquis l’Italie, voulurent pénétrer en France par la Suisse et par la Hollande ; mais les généraux Masséna et Brune arrêtèrent leur marche jusque-là victorieuse. Masséna s’avança contre Korsakof et Souvarow. Pendant douze jours de grandes combinaisons et de victoires consécutives, courant tour à tour de Constance à Zurich, il repoussa les efforts des Russes, les força à la retraite, et désorganisa la coalition. Brune battit aussi le duc d’York en Hollande, l’obligea de remonter sur ses vaisseaux et de renoncer à sa tentative d’invasion. L’armée d’Italie seule avait été moins heureuse. Elle avait perdu son général, Joubert, tué à la bataille de Novi en chargeant lui-même les Austro-Russes. Mais cette frontière, qui était fort éloignée du centre des événements, ne fut point entamée malgré la défaite de Novi, et Championnet la défendit habilement. Elle devait être bientôt dépassée par les troupes républicaines, qui, après avoir été un moment battues à chaque reprise d’armes, reprenaient leur supériorité et recommençaient leurs victoires. L’Europe, en donnant par ses attaques répétées plus d’exercice à la puissance militaire, la rendait chaque fois plus envahissante.

Mais au dedans rien n’était changé. Les divisions, le mécontentement et le malaise étaient les mêmes. La lutte s’était prononcée davantage entre les républicains modérés et les républicains extrêmes. Sieyès poursuivit ses projets contre ces derniers. Il s’éleva au Champ-de-Mars, dans l’anniversaire du 10 août, contre les Jacobins. Lucien Bonaparte, qui avait beaucoup de crédit dans les Cinq-Cents par son caractère, ses talents et l’importance militaire du conquérant de l’Italie et de l’Égypte, fit dans cette assemblée un tableau effrayant de la terreur, et dit que la France était menacée de son retour. à peu près dans ce temps, Sieyès fit destituer Bernadotte ; et Fouché ferma, d’accord avec lui, la réunion du ménage la masse, à laquelle il suffit de représenter le fantôme du passé pour lui en inspirer l’épouvante, se rangea du côté des modérés, dans la crainte de la terreur ; et les républicains extrêmes ayant voulu faire déclarer la patrie en danger, comme à la fin de la législative, ne purent pas y réussir. Mais Sieyès, après avoir perdu Joubert, cherchait un général qui pût entrer dans ses desseins et qui protégeât la république sans en devenir l’oppresseur. Hoche était mort depuis plus d’un an ; Moreau avait laissé planer des soupçons sur lui par sa conduite équivoque envers le Directoire avant le 18 fructidor et par la dénonciation subite de son ancien ami Pichegru, dont il avait caché la trahison pendant une année ; Masséna n’était point un général politique ; Bernadotte et Jourdan étaient attachés au parti du manége ; Sieyès se trouvait dans cette pénurie, et ajournait son coup d’état faute d’un homme.

Bonaparte avait appris en orient, par son frère Lucien et quelques autres de ses amis, l’état des affaires en France et le déclin du gouvernement dictatorial. Son expédition avait été brillante et il s’était rendu maître de la haute et de la basse Égypte. Après avoir battu les Mamelouks et complètement ruiné leur domination, il s’était avancé en Syrie ; mais le mauvais succès du siége de Saint-Jean-d’Acre l’avait contraint de retourner vers sa première conquête. C’est là qu’après avoir défait une armée ottomane sur le rivage d’Aboukir, si fatal une année auparavant à la flotte française, il se décida à quitter cette terre de déportation et de renommée pour faire servir à son élévation la nouvelle crise de la France. Il laissa le général Kléber pour commander l’armée d’orient, et traversa, sur une frégate, la Méditerranée couverte de vaisseaux anglais. Il débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VII (9 octobre 1799), dix-neuf jours après la bataille de Berghem, remportée par Brune sur les Anglo-Russes du duc d’York, et quatorze jours après celle de Zurich, remportée par Masséna sur les Austro-Russes de Korsakof et de Souvarow. Il parcourut la France, des côtes de la Méditerranée à Paris, en triomphateur. Son expédition, presque fabuleuse, avait surpris et occupé les imaginations et avait encore ajouté à sa renommée, déjà si grande par la conquête de l’Italie. Ces deux entreprises l’avaient placé bien au-dessus des autres généraux de la république. L’éloignement du théâtre sur lequel il avait combattu lui avait permis de commencer sa carrière d’indépendance et d’autorité. Général victorieux, négociateur avoué et obéi, créateur de républiques, il avait traité tous les intérêts avec adresse, toutes les croyances avec modération. Préparant de loin ses destinées ambitieuses, il ne s’était fait l’homme d’aucun système, et il les avait tous ménagés pour s’élever de leur consentement. Il avait entretenu cette pensée d’usurpation dès ses victoires d’Italie. Au 18 fructidor, si le Directoire avait été vaincu par les conseils, il se proposait de marcher contre ces derniers avec son armée, et de saisir le protectorat de la république. Après le 18 fructidor, voyant le Directoire trop puissant et l’inaction en Europe trop dangereuse pour lui, il accepta l’expédition d’Égypte afin de ne pas déchoir et de n’être pas oublié. à la nouvelle de la désorganisation du Directoire, au 30 prairial, il se rendit en toute hâte sur le lieu des événements.

Son arrivée excita l’enthousiasme de la masse modérée de la nation ; il reçut des félicitations générales, et il fut aux enchères des partis, qui voulurent tous le gagner. Les généraux, les directeurs, les députés, les républicains mêmes du manége le virent et le sondèrent. On lui donna des fêtes et des repas ; il se montrait grave, simple, peu empressé et observateur ; il avait déjà une familiarité supérieure et des habitudes involontaires de commandement. Malgré son défaut d’empressement et d’ouverture, il avait un air assuré, et on apercevait en lui une arrière-pensée de conspiration. Sans le dire, il le laissait deviner, parce qu’il faut toujours qu’une chose soit attendue pour qu’elle se fasse. Il ne pouvait pas s’appuyer sur les républicains du manége, qui ne voulaient ni d’un coup d’état ni d’un dictateur ; et Sieyès craignait avec raison qu’il ne fût trop ambitieux pour entrer dans ses vues constitutionnelles. Aussi Sieyès hésita-t-il à s’aboucher avec lui. Mais enfin, pressés par des amis communs, ils se virent et se concertèrent. Le 15 brumaire, ils arrêtèrent leur plan d’attaque contre la constitution de l’an III. Sieyès se chargea de préparer les conseils par les commissions des inspecteurs, qui avaient en lui une confiance illimitée. Bonaparte dut gagner les généraux et les divers corps de troupes qui se trouvaient à Paris, et qui montraient beaucoup d’enthousiasme et de dévouement pour sa personne. On convint de convoquer d’une manière extraordinaire les membres les plus modérés des conseils ; d’exposer aux anciens les dangers publics ; de leur demander, en leur présentant l’imminence du jacobinisme, la translation du corps législatif à Saint-Cloud, et la nomination du général Bonaparte au commandement de la force armée comme le seul homme qui pût sauver la patrie ; d’obtenir ensuite, au moyen du nouveau pouvoir militaire, la désorganisation du Directoire et la dissolution momentanée du corps législatif. L’entreprise fut fixée au 18 brumaire (9 novembre), au matin.

Pendant ces trois jours, le secret fut fidèlement gardé. Barras, Moulins et Gohier qui formaient la majorité du Directoire, dont Gohier était alors président, auraient pu, en prenant l’avance sur les conjurés, comme au 18 fructidor, déjouer leur coup d’état. Mais ils croyaient à des espérances de leur part, et non à des projets arrêtés. Le 18 au matin, les membres des anciens furent convoqués d’une manière inusitée par les inspecteurs ; ils se rendirent aux Tuileries, et entrèrent en séance vers les sept heures, sous la présidence de Lemercier. Cornudet, Lebrun et Fargues, trois des conjurés les plus influents dans le conseil, présentèrent le tableau le plus alarmant de la situation publique : ils assurèrent que les Jacobins venaient en foule à Paris de tous les départements ; qu’ils voulaient rétablir le gouvernement révolutionnaire, et que la terreur ravagerait de nouveau la république si le conseil n’avait pas le courage et la sagesse d’en prévenir le retour. Un autre conjuré, Régnier (de la Meurthe), demanda aux anciens, déjà ébranlés, qu’en vertu du droit que leur conférait la constitution, ils transférassent le corps législatif à Saint-Cloud, et que Bonaparte, nommé par eux commandant de la 17 e division militaire, fût chargé de la translation. Soit que le conseil entier fût complice de cette manoeuvre, soit qu’il fût frappé d’une crainte réelle, d’après une convocation si précipitée et des discours si alarmants, il accorda tout ce que les conjurés demandèrent.

Bonaparte attendait avec impatience le résultat de cette délibération dans sa maison rue Chantereine ; il était entouré de généraux, du commandant de la garde du Directoire, Lefèvre, et de plusieurs régiments de cavalerie qu’il devait passer en revue. Le décret du conseil des anciens, rendu à huit heures, lui fut apporté à huit heures et demie par un messager d’état. Il reçut les félicitations de tous ceux qui formaient son cortége : les officiers tirèrent leurs épées en signe de fidélité. Il se mit à leur tête, et ils marchèrent aux Tuileries ; il se rendit à la barre du conseil des anciens, prêta serment de fidélité, et nomma pour son lieutenant Lefèvre, chef de la garde directoriale.

Néanmoins ce n’était là qu’un commencement de succès. Bonaparte était chef du pouvoir armé ; mais le pouvoir exécutif du Directoire et le pouvoir législatif des conseils existaient encore. Dans la lutte qui devait infailliblement s’établir, il n’était pas sûr que la grande et jusque-là victorieuse force de la révolution ne l’emportât point. Sieyès et Roger-Ducos se rendirent du Luxembourg au camp législatif et militaire des Tuileries, et donnèrent leur démission. Barras, Moulins et Gohier, avertis de leur côté, mais un peu tard, de ce qui se passait, voulurent user de leur pouvoir et s’assurer de leur garde ; mais celle-ci, ayant reçu par Bonaparte communication du décret des anciens, refusa de leur obéir. Barras, découragé, envoya sa démission et partit pour sa terre de Gros-Bois. Le Directoire fut dissous de fait, et il y eut un antagoniste de moins dans la lutte. Les Cinq-Cents et Bonaparte restèrent seuls en présence.

Le décret du conseil des anciens et les proclamations de Bonaparte furent affichés sur les murs de Paris. On apercevait dans cette grande ville l’agitation qui accompagne les événements extraordinaires. Les républicains éprouvaient, non sans raison, de sérieuses alarmes pour la liberté. Mais lorsqu’ils témoignaient des craintes sur les desseins de Bonaparte, dans lequel ils voyaient un César ou un Cromwell, on leur répondait par ces paroles du général lui-même : mauvais rôles, rôles usés, indignes d’un homme de sens, ils ne le seraient pas d’un homme de bien. Ce serait une pensée sacrilège que celle d’attenter au gouvernement représentatif dans le siècle des lumières et de la liberté. Il n’y aurait qu’un fou qui voulût de gaieté de coeur faire perdre la gageure de la république contre la royauté après l’avoir soutenue avec quelque gloire et quelques périls. Cependant l’importance qu’il s’accordait dans ses proclamations était de mauvais augure. Il reprochait au Directoire la situation de la France d’une manière tout à fait extraordinaire. Qu’avez-vous fait, disait-il, de cette France que je vous ai laissée si brillante ? Je vous ai laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre ; je vous ai laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers ; je vous ai laissé les millions d’Italie, et j’ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère. Qu’avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, tous mes compagnons de gloire ? Ils sont morts... Cet état de choses ne peut durer ; avant trois ans il nous mènerait au despotisme. C’était la première fois, depuis dix années, qu’un homme rapportait tout à lui seul, qu’il demandait compte de la république comme de son propre bien. On ne peut s’empêcher d’être surpris en voyant un nouveau venu de la révolution s’introduire seul dans l’héritage, si laborieusement acquis, de tout un peuple.

Le 19 brumaire, les membres des conseils se rendirent à Saint-Cloud. Sieyès et Roger-Ducos accompagnèrent Bonaparte sur ce nouveau champ de bataille ; ils étaient allés à Saint-Cloud dans l’intention de soutenir les desseins des conjurés. Sieyès, qui entendait la tactique des révolutions, voulait, pour assurer les événements, qu’on arrêtât provisoirement leurs chefs, et qu’on n’admît dans les conseils que la masse modérée ; mais Bonaparte s’y était refusé. Il n’était pas un homme de parti et n’ayant agi et vaincu jusque là qu’avec des régiments, il croyait entraîner des conseils législatifs, comme une armée, par un mot d’ordre. La galerie de Mars avait été préparée pour les anciens, l’Orangerie pour les Cinq-Cents. Une force armée considérable entourait le siége de la législature, comme la multitude, au 2 juin, entourait la Convention. Les républicains, réunis en groupes dans les jardins, attendaient l’ouverture des séances ; ils étaient agités d’une généreuse indignation contre la brutalité militaire dont ils étaient menacés ; ils se communiquaient leurs projets de résistance. Le jeune général, suivi de quelques grenadiers, parcourait les cours et les appartements ; et, se livrant prématurément à son caractère, il disait, comme le vingtième roi d’une dynastie : je ne veux plus de factions : il faut que cela finisse ; je n’en veux plus absolument. Vers deux heures après midi, les conseils se réunirent dans leurs salles respectives au bruit des instruments, qui exécutaient la marseillaise.

Dès que la séance est ouverte, Émile Gaudin, l’un des conjurés, monte à la tribune des Cinq-Cents. Il propose de remercier le conseil des anciens des mesures qu’il a prises, et de le faire expliquer sur le moyen de sauver la république. Cette motion devient le signal du plus violent tumulte ; de tous les coins de la salle s’élèvent des cris contre Gaudin. Les députés républicains assiégent la tribune et le bureau, que présidait Lucien Bonaparte. Les conjurés Cabanis, Boulay (de la Meurthe), Chazal, Gaudin, etc.., pâlissent sur leurs bancs. Après une longue agitation, au milieu de laquelle personne ne peut se faire entendre, le calme se rétablit un moment, et Delbred propose de renouveler le serment à la constitution de l’an III. Aucune voix ne s’élevant contre cette motion, qui devenait capitale dans une pareille conjoncture, le serment est prêté avec une unanimité et un accent d’enthousiasme qui compromettent la conjuration.

Bonaparte, instruit de ce qui se passait aux Cinq-Cents et placé dans l’extrême péril d’une destitution et d’une défaite, se présente au conseil des anciens. Il était perdu si ce dernier, qui penchait pour la conjuration, était entraîné par l’élan du conseil des Cinq-Cents. Représentants du peuple, leur dit-il, vous n’êtes point dans des circonstances ordinaires ; vous êtes sur un volcan. Hier j’étais tranquille lorsque vous m’avez appelé pour me notifier le décret de translation, et me charger de l’exécuter. Aussitôt j’ai rassemblé mes camarades ; nous avons volé à votre secours. Eh bien ! Aujourd’hui on m’abreuve de calomnies. On parle de César, on parle de Cromwell, on parle de gouvernement militaire ! Si j’avais voulu opprimer la liberté de mon pays, je ne me serais point rendu aux ordres que vous m’avez donnés ; je n’aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité de vos mains. Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n’a pas de plus zélé défenseur que moi ; mais c’est sur vous seuls que repose son salut. Il n’y a plus de gouvernement : quatre des directeurs ont donné leur démission ; le cinquième (Moulins) a été mis en surveillance pour sa sûreté ; le conseil des Cinq-Cents est divisé ; il ne reste que le conseil des anciens. Qu’il prenne des mesures, qu’il parle ; me voilà pour exécuter. Sauvons la liberté, sauvons l’égalité. Un membre républicain, Linglet, se leva alors et lui dit : général, nous applaudissons à ce que vous dites : jurez donc avec nous obéissance à la constitution de l’an III, qui peut seule maintenir la république. C’en était fait de lui si cette proposition eût été accueillie comme aux Cinq-Cents. Elle surprit le conseil, et Bonaparte fut un instant déconcerté. Mais il reprit bientôt : la constitution de l’an III, vous n’en avez plus. Vous l’avez violée au 18 fructidor ; vous l’avez violée au 22 floréal ; vous l’avez violée au 30 prairial. La constitution ? Elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes ; elle ne peut être pour nous un moyen de salut, parce qu’elle n’obtient plus le respect de personne ; la constitution violée, il faut un autre pacte, de nouvelles garanties. Le conseil applaudit aux reproches que lui adressait Bonaparte, et il se leva en signe d’approbation.

Bonaparte, trompé par le succès facile de sa démarche auprès des anciens, croit que sa présence seule apaisera le conseil orageux des Cinq-Cents. Il s’y rend à la tête de quelques grenadiers, qu’il laisse à la porte, mais du côté intérieur de la salle, et il s’avance seul, le chapeau bas. à l’apparition des baïonnettes, tout le conseil se lève d’un mouvement subit. Les législateurs, croyant que son entrée est le signal de la violence militaire, poussent en même temps le cri de : hors la loi ! à bas le dictateur ! Plusieurs membres s’élancent à sa rencontre ; et le républicain Bigonet, le saisissant par le bras : que faites-vous ? lui dit-il, téméraire ! Retirez-vous ; vous violez le sanctuaire des lois. Bonaparte pâlit, se trouble, recule, et il est enlevé par les grenadiers qui lui avaient servi d’escorte. Son éloignement ne fit point cesser la tumultueuse agitation du conseil. Tous les membres parlaient à la fois, tous proposaient des mesures de salut public et de défense. On accablait Lucien Bonaparte de reproches ; celui-ci justifiait son frère, mais avec timidité. Il parvint, après de longs efforts, à monter à la tribune pour inviter le conseil à juger son frère avec moins de rigueur. Il assura qu’il n’avait aucun dessein contraire à la liberté ; il rappela ses services.

Mais aussitôt plusieurs voix s’élevèrent et dirent : il vient d’en perdre tout le prix ; à bas le dictateur ! à bas les tyrans ! Le tumulte devint plus violent que jamais, et l’on demanda la mise hors la loi du général Bonaparte. — quoi ! dit Lucien, vous voulez que je prononce la mise hors la loi contre mon frère !oui, oui, le hors la loi, voilà pour les tyrans ! On proposa et on fit mettre aux voix, au milieu de la confusion, que le conseil fût en permanence ; qu’il se rendît sur-le-champ dans son palais à Paris ; que les troupes rassemblées à Saint-Cloud fissent partie de la garde du corps législatif ; que le commandement en fût confié au général Bernadotte. Lucien, étourdi par toutes ces propositions et par la mise hors la loi, qu’il crut adoptée comme les autres, remonta de la tribune au fauteuil, et dit dans la plus grande agitation : puisque je n’ai pu me faire entendre dans cette enceinte, je dépose, avec un sentiment profond de dignité outragée, les marques de la magistrature populaire. Il se dépouilla en même temps de sa toque, de son manteau et de son écharpe. Cependant Bonaparte avait eu quelque peine, au sortir du conseil des Cinq-Cents, à se remettre de son trouble. Peu accoutumé aux scènes populaires, il était vivement ébranlé. Ses officiers l’entourèrent ; et Sieyès, qui avait plus d’habitude des révolutions, conseilla de ne point perdre de temps et d’employer la force. Le général Lefèvre donna aussitôt l’ordre d’enlever Lucien du conseil. Un détachement entra dans la salle, se dirigea vers le fauteuil qu’occupait de nouveau Lucien, le prit dans ses rangs, et retourna avec lui au milieu des troupes. Dès que Lucien fut sorti, il monta à cheval à côté de son frère, et, quoique dépouillé de son caractère légal, il harangua les troupes comme président. De concert avec Bonaparte, il dit alors que des poignards avaient été levés sur le général dans le conseil des Cinq-Cents, et il s’écria : citoyens soldats, le président du conseil des Cinq-Cents vous déclare que l’immense majorité de ce conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques représentants à stylets qui assiégent la tribune, présentent la mort à leurs collègues, et enlèvent les délibérations les plus affreuses !... Général, et vous, soldats, et vous tous, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi ! Quant à ceux qui resteraient dans l’Orangerie, que la force les expulse. Ces brigands ne sont plus représentants du peuple, mais les représentants du poignard. Après cette furieuse provocation adressée aux troupes par le président d’une assemblée qui tournait contre elle les pouvoirs qu’il avait reçus d’elle, Bonaparte prit la parole : soldats, dit-il, je vous ai menés à la victoire ; puis-je compter sur vous ?oui ! Oui ! Vive le général !soldats, on avait lieu de croire que le conseil des Cinq-Cents sauverait la patrie ; il se livre, au contraire, à des déchirements ; des agitateurs cherchent à le soulever contre moi ! Soldats, puis-je compter sur vous ?oui ! Oui ! Vive Bonaparte !eh bien ! Je vais les mettre à la raison. Il donne aussitôt à quelques officiers supérieurs qui l’entouraient l’ordre de faire évacuer la salle des Cinq-Cents.

Le conseil, depuis le départ de Lucien, était en proie à une anxiété extrême et à la plus grande irrésolution. Quelques membres proposaient de sortir en masse et d’aller à Paris chercher un abri au milieu du peuple. D’autres voulaient que la représentation nationale n’abandonnât point son poste et qu’elle y bravât les outrages de la force. Sur ces entrefaites, une troupe de grenadiers entre dans la salle, y pénètre lentement, et l’officier qui la commandait notifie au conseil l’ordre de se disperser. Le député Proudhon rappelle l’officier et ses soldats au respect des élus du peuple ; le général Jourdan leur fait envisager aussi l’énormité d’un pareil attentat. Cette troupe reste un moment indécise ; mais un renfort entre en colonne serrée. Le général Leclerc s’écrie : au nom du général Bonaparte, le corps législatif est dissous ; que les bons citoyens se retirent. Grenadiers, en avant !... Des cris d’indignation s’élèvent de tous les bancs de la salle, mais ils sont étouffés par le bruit des tambours. Les grenadiers s’avancent dans toute la largeur de l’Orangerie, avec lenteur et en présentant la baïonnette. Ils chassent ainsi devant eux les législateurs, qui font entendre encore en sortant le cri de vive la république ! à cinq heures et demie, le 19 brumaire an VII (10 novembre 1799), il n’y eut plus de représentation.

Ainsi fut consommée cette violation de la loi, ce coup d’état contre le régime des assemblées. La force commença sa domination. Le 18 brumaire fut le 31 mai de l’armée contre la représentation, si ce n’est qu’il ne fut pas dirigé contre un parti, mais contre la puissance populaire. Mais il est juste pourtant de distinguer le 18 brumaire de ses suites. On pouvait croire alors que l’armée n’était qu’un auxiliaire de la révolution, comme au 13 vendémiaire, comme au 18 fructidor, et que ce changement indispensable ne tournerait pas au profit d’un homme, d’un homme seul, qui changerait bientôt la France en un régiment et qui ne ferait entendre dans le monde, jusque-là agité par une si grande commotion morale, que les pas de son armée et le bruit de sa volonté.

 

À suivre… Depuis le 18 brumaire (9 novembre 1799) jusqu’au 2 décembre 1804.